quinze février deux mille vingt-quatre

Ce matin, cependant que Daphné jouait sur le bateau de pirates du Square des Missions Étrangères, j’ai écrit deux pages dans mon cahier au bison rouge. Ces deux pages, j’y ai pensé toute la journée depuis, mais je n’ai pas envie de les recopier — ce n’est pas de la paresse, au contraire, ce serait plutôt paresse que de le faire — et, si je me souviens avec une certaine précision de ce que j’ai écrit, précision telle que je pourrais récrire ces deux pages ici, corrigeant au passage l’erreur que j’ai commise dans le cahier, écrivant « Square des Missions Internationales » au lieu de « Square des Missions Étrangères », je n’ai pas envie de le faire non plus. Je préfère laisser ce texte là-bas, y penser, écrire à son sujet ici, ou plus précisément : à partir de lui. Pourquoi ? Eh bien, en partie parce que, je crois, je ne veux pas que ce journal absorbe tout ce que j’écris, tout ce que je pense. Pourtant, je sais qu’à un moment de l’écriture de ce journal, c’était ainsi que j’ai vu les choses : ce journal étant un journal seulement au sens où il est de tous les jours et augmentant au point d’inclure tout ce que j’écris, les pensées, les contes, les divagations, les errances, les confessions, tout. Je ne veux plus que ce journal absorbe tout ce que j’écris. Peut-être qu’à l’avenir, c’est ce dont j’aurais de nouveau envie, mais en ce moment, non. Si j’ai une pensée en forme de flèche jaune — j’ai réellement eu une pensée en forme de flèche jaune, tout à l’heure, tout à l’heure ou hier au soir ? je ne sais plus —, ne faut-il pas que cette pensée demeure en forme de flèche jaune ? Dans le journal, par exemple — c’est dans la Chute, si mes souvenirs sont exacts, que Camus dit que les historiens du futur diront de l’homme moderne : il forniquait et lisait le journal —, détestable manie, tristement moderne, donc, je lis que le grand écrivain goncourtisé publie un nouveau livre qui récapitule un certain nombre des textes qu’il a publiés sur Instagram — vanitas vanitatum —, ce à propos de quoi je ne puis m’empêcher d’interroger : Mais dans quel recoin sombre et glacial de l’univers faut-il être tombé pour tenir en si piètre estime la littérature, l’écriture et ce, alors même qu’on en fait profession ? Faire des produits avec n’importe quoi pour satisfaire les besoins de trésorerie de l’entreprise ; — n’est-ce pas là pathétique destin ? Mais est-ce seulement un destin ? N’est-ce pas, plus proprement, plus sobrement, rien ? — et omnia vanitas — Dans les deux pages que j’ai écrites ce matin dans le cahier au bison rouge, je m’en souviens, je parvenais à me décrire comme « le seul écrivain réussi ». Comment suis-je parvenu, ces derniers jours, parce qu’il me semble que c’est ces derniers jours — avant-hier, hier ou aujourd’hui même, au fond peu importe — que je suis parvenu à me décrire ainsi, comment suis-je parvenu à ne plus me décrire comme « un écrivain raté », comme il m’est arrivé si souvent de le faire, sans pour autant me décrire comme « un écrivain réussi », mais bel et bien comme « le seul écrivain réussi » ? Je l’ignore. Et ce n’est pas un pied de nez plus ou moins auto-ironique plus ou moins sarcastique, non, c’est une vérité. Ce matin, cependant que j’étais assis dans le Square des Missions Étrangères cependant que Daphné jouait sur le grand bateau de pirates, dans ce soleil pâle mais doux de l’hiver anticipant de le printemps, mon cahier ouvert sur les genoux dans lequel j’étais en train d’écrire, je me suis réellement senti comme « le seul écrivain réussi », et l’écrivant, j’avais la certitude que ce n’était pas une vue de mon esprit aveuglé par le soleil, pas une ruse de mon cerveau libérant soudain une quantité excessive d’endorphines, non, c’était réel, je ne me sentais pas particulièrement bien, pas particulièrement mal non plus, ni bien ni mal, vérité, non mais réel, je me sentais réel, j’étais réel, écrire était réel, et ce groupe nominal — « le seul écrivain réussi » — était la conséquence logique — quasi la seule conséquence logique possible — de ce sentiment de réalité, de cette réalité de la réalité, de la réalité de ma réalité.