Je sais que je devrais penser autrement que je pense. Je sais que, si je pensais comme quelqu’un comme moi est censé penser, je ne penserais pas comme je pense, je penserais autrement que je pense, je penserais contrairement que je pense, et pourtant, je pense comme je pense. Je pourrais aborder les thèmes, « les sujets », comme on dit, sur lesquels je ne pense pas comme quelqu’un comme moi est censé penser — la guerre, le viol, la mort, et caetera —, mais je ne le fais pas — c’est-à-dire : cela, je m’en parle à moi tout seul ou à Nelly, et c’est tout, je me garde bien d’en parler en public — parce que je sais que ce ne pourrait pas être compris, qu’il faudrait un temps tellement long, beaucoup trop long pour l’attention dont dispose l’époque, afin d’être compris, afin seulement d’envisager de pouvoir être compris, que c’est peine perdue, d’avance, en avance, et qu’il vaut mieux que je me taise, que je conserve ma parole privée, intacte, inviolée, indite. Pourquoi est-ce que je ne pense pas comme quelqu’un comme moi devrait penser ? Cela, je l’ignore. Parfois, je me dis que je le fais exprès — « l’esprit de contradiction », comme on dit —, mais est-ce si sûr ? Je ne le crois pas. Ce n’est même pas volonté de me singulariser, sinon je prendrais la parole en public pour dire ce que je pense, mais cela m’assignerait à la résidence d’un camp, or, cette idée me déplaît fort, alors peut-être est-ce pour cela, en raison du déplaisir que me cause l’idée d’appartenir à un camp, que je ne pense pas comme quelqu’un comme moi devrait penser sur tel et tel sujets, pour ne pas être assigné à résidence, comme l’âme dans le corps dans le Phédon, sauf que : est-ce que je pense réellement quelque chose ? Si par « penser », on entend : « avoir une opinion », alors non, je ne pense rien, et c’est peut-être cela qui me sauve, ne penser rien, n’avoir pas d’opinion, n’appartenir à aucun camp, n’avoir pas d’origines, que lointaines, vagues et sans gloire, des ancêtres bergers dans les montagnes corses, des immigrés, des exilés, presque rien, personne, et si je pense ce n’est même pas de ce point de vue que je pense car ce n’est pas un point de vue que celui-là ce n’est rien que bribe de la réalité. De temps à autre, quand je trouve mon chemin dans la ville, dans la ville connue comme dans la ville inconnue ou le quartier inconnu de la ville connue, c’est tout le même, quand il me semble que dans ma tête, physiquement dans ma tête, je sais où je me trouve dans l’espace sans avoir conscience d’où je me trouve dans l’espace, je pense à mes ancêtres sans biens, bergers dans les montagnes corses, et je me dis que c’est d’eux, lointains, que j’hérite ce sens de l’espace, l’orientation, mais je n’en sais rien, peut-être que je m’invente des histoires pour avoir quelque chose à dire, quelque chose d’intéressant à raconter. Ce n’est pas moi qui me le reprocherai. Je pourrais, plutôt que de ce faire, écrire des poèmes sur la guerre et la mort dans le monde, partout dans le monde ou quelque part en particulier dans le monde, autour de la Méditerranée, par exemple, la Méditerranée, surtout, la Méditerranée fascine l’Occident littéraire, où l’écrivain·e, pourtant, ne se rend jamais, que pour passer des vacances ensoleillées, mais en vérité, cela, je ne puis le faire, c’est une sorte d’au-delà qui m’est inaccessible, je suis beaucoup trop terre à terre pour ce faire, je ne puis qu’aller à la surface de la terre parmi les bêtes parmi les hommes, « berger de l’être », aurait dit le retraité de la Forêt Noire, quelle drôle d’idée, mais après tout, qu’y a-t-il d’intéressant sur terre, sinon de drôles d’idées ? Depuis tout à l’heure, j’hume qui me parfume l’eau de pamplemousse rose. Tout à l’heure, j’ai même écrit une sorte d’aphorisme sur ces effluves divines qui émanent de moi. Ne sachant pas très bien où le ranger, cet aphorisme — dans les éclaircies, peut-être —, tout en marchant, je l’ai noté sur mon téléphone portable. Tout à l’heure, au futur, cette fois, un peu plus tard dans le journée, je le copierai dans le cahier à spirale, et peut-être sentirais-je encore le parfum du parfum. Et alors, ainsi embaumant, la terre sera moins laide, sûrement.