vingt-trois février deux mille vingt-quatre

Reconnaît-on de près un visage qu’on n’a jamais vu que de loin ? La vision zoome-t-elle d’elle-même ? Dézoome-t-elle ? Ou bien faut-il faire une inférence : « Mais ce visage que je vois à présent de près, n’est-ce pas le même que celui que, d’habitude, je vois de loin ? » La vision se voit-elle elle-même en train de voir ? Et, à supposer donc qu’elle existe, cette vision de la vision, est-elle immédiate ou différé, prend-elle ou ne prend-elle pas un certain temps ? Et si du temps, combien de temps ? Quand je reconnais le visage de près que j’ai l’habitude de voir de loin, est-ce à ce moment-là que je vois le visage, pour la première fois, dira-t-on alors, ou l’ai-je déjà vu avant et ce n’est qu’après l’avoir vu une nouvelle fois que je fais le rapprochement et que je le vois comme le visage que d’habitude je vois autrement ? « Rapprochement » au sens propre et « rapprochement » au sens figuré : je rapproche ce visage-là de l’autre car ils sont un et le même ou je les rapproche pour en faire un et le même et je rapproche le lointain du proche. Voir et voir comme, est-ce que cela prend le même temps ou est-ce que tout voir comme est un voir différé, un voir après, un voir ensuite, un voir tardif, en retard sur le voir ? Y a-t-il d’abord voir et ensuite voir comme ou les deux sont-ils simultanés ? Mais qu’ils soient simultanés, cela signifie-t-il pour autant qu’ils soient eux-mêmes un et le même ces deux voirs ? J’ai beau voir quelque chose si je ne la vois pas comme quelque chose la chose que je vois, est-ce que je la vois ? Façon de dire : une vision qui ne serait pas vision d’elle-même, vision de la vision, est-elle une vision ? Vois-je quelque chose quand je ne vois pas que je vois la chose que je vois ? Et qu’est-ce que serait une vision que je ne vois pas ? Qu’est-ce que serait une vision aveugle ? N’y a-t-il rien entre le voir aveugle et le voir comme ? Mon proche et mon lointain, comment les rapprocher ? Comment faire des rapprochements ? Faut-il nécessairement que le rapprochement passe par le langage ? Alors le voir aveugle serait en fait un voir muet, est-ce ainsi ? Faut-il pouvoir dire ce que c’est pour le voir ? Faut-il le croire pour le voir ? Et quand je n’en crois pas mes yeux, est-ce que je vois quelque chose que je ne saurais voir — un sein ou toute autre chose ? Croisant cette dame qui descendait la rue de Rennes cependant que moi je la remontais, cette dame qui portait imperméable et casquette, il m’a semblé reconnaître celle que je vois à son balcon, en train de fumer, tous les jours ou presque, certains jours je ne la vois pas mais je ne sais pas si c’est qu’elle n’y ait pas ou si c’est moi qui ne regarde pas ou regarde mais ne fais pas attention ou ne regarde pas au bon moment quand elle est là, de l’autre côté du boulevard. Comment ai-je pu reconnaître de si près un visage que je vois habituellement de si loin ? Je l’ignore. Peut-être, contrairement à ce que j’ai pensé en croisant cette dame rue de Rennes, ne sont-ce pas le même visage que ces deux visages, peut-être que le rapprochement que j’ai opéré, je l’ai opéré indûment mais, quoique cela soit tout à fait possible, cela ne répond pas à la question de savoir comment il est possible qu’un rapprochement se fasse ainsi, à la vitesse de la vision, instantanément, donc, sans que rien ne le précède réellement que la vision passée d’une dame à son balcon en train de fumer de l’autre côté du boulevard. Rien de mémorable en soi, n’est-ce pas ? Mais si rien ne précède la vision, en revanche, on vient de voir tout ce qui lui a succédé et ce à quoi, encore, j’ai encore pensé. Rapprochant comme je l’ai fait ces histoires de vision de celle de la vision de Mme de Guermantes lors du mariage de la fille du docteur Percepied en l’église de Combray, je cite le passage de la Recherche, et s’il s’avère beaucoup trop long au goût de certains, moi, j’ai tout mon temps : « Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : « Cette dame ressemble à Mme de Guermantes » ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame, en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! » disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église ; qui n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme celles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme, dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. » Est-ce le fantôme de Mme de Guermantes que j’ai croisée ce matin en la personne de cette dame ? Je ne le crois pas, non. Mais c’est le même paradoxe de la vision : le voyeur reconnaît le visage qu’il voit et il ne le reconnaît pas. Il ne le reconnaît pas parce qu’il ne peut pas le reconnaître, et pour cause : il ne l’a jamais vu, mais il le reconnaît quand même, il le reconnaît dans cette absence de reconnaissance, il voit ce visage comme un autre visage et ces visages sont un seul et le même visage. Le voir alors n’est pas aveugle, il est impossible et, parce qu’il est impossible, il voit, il voit vraiment, pour ainsi dire, c’est-à-dire : il voit des choses qu’il n’a jamais vues. Qu’est-ce, en effet, que voir sinon voir des choses qu’on n’a jamais vues ? Si l’on voit des choses qu’on a déjà vues, ne fait-on pas que les revoir ? Non, mais voir, le visible étant le déjà-vu, c’est voir l’invisible. Tous ces points d’exclamation qui ponctuent la vision du narrateur de la Recherche disent tous la même chose : Je vois. Enfin, je vois. Avant, je ne voyais pas, je n’avais jamais rien vu, c’est maintenant que je vois. Je n’étais pas aveugle, pourtant, mais je n’avais tout simplement pas vu. Toute vision est une apparition. Découvrir dans un visage familier un détail inaperçu, voir pour la première fois le visage de la duchesse tant fantasmée, reconnaître dans la rue le visage d’une inconnue ; apparitions que tout cela. Le fantasmeur ne peut qu’être déçu quand l’objet de son fantasme lui apparaît enfin : « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! », mais il voit. Enfin, il voit. Il voit, c’est-à-dire : il avance dans le monde, il dissipe le brouillard, il vient à bout de ses erreurs. Oh, pas toutes, certes non, mais celle-là, au moins ; ce n’est pas rien. Et oui, comme le laisse entendre Proust, la vision décolore le monde, c’est vrai : nos fantasmes viennent s’échouer sur l’écueil de la réalité. Et même pour qui ne fantasme pas, le visage reconnu de la dame d’en face, n’a rien de charmant : n’était-il pas plus intéressant dans le flou de la distance, livré à l’imagination, quand ce n’était pas vraiment à une personne que j’avais affaire, mais à une imagination, une silhouette sans chair, quelqu’un qui se tient là, assez loin pour je ne la distingue pas très bien mais pas assez loin pour que je l’ignore ? Ce n’est pas le voir qui s’écrase sur le monde, ce sont les idées que nous nous en faisons. Des choses qu’on voit comme d’autres choses, voire comme ces choses mêmes. Toute cette vie des êtres qu’on leur prête et qu’ils ignorent.