Je vois bien que les statistiques de mon site sont en berne, comme on dit, en ce moment, je le vois bien, évidemment que je le vois bien, je ne suis pas aveugle. Mais que puis-je y faire ? Est-ce que si j’utilisais le pronom « iel » comme Guillaume Vissac le fait aujourd’hui dans son journal du mois dernier, mes statistiques à moi seraient en hausse ? Pour le savoir, il faudrait que je m’efforce d’employer le pronom « iel », mais je n’ai même pas envie d’essayer. N’est-ce pas pourtant ce que je viens de faire ? Oui, mais entre guillemets, ce n’est pas la même chose, ne le sais-tu pas ? Souviens-toi de ce que tes professeurs de logique philosophique te disaient : qu’usage et mention, il faut les distinguer. Pour que l’essai fonctionne, il faudrait que j’emploie le pronom « iel » sans arrière-pensée aucune, que je sois pur, ce faisant, que j’ai les yeux rivés sur la vérité en laquelle, ce faisant, je croirais. Or, dans tout guillemet, il y a une arrière-pensée. Et me passer d’arrière-pensée, je crois que cela, je ne puis le faire. Pense-t-on seulement d’ailleurs sans arrière-pensée ? Hier, quand je suis rentré à la maison de ma réunion à la SGDL, Daphné m’a dit qu’elle avait commencé à travailler un morceau de Verdi avec l’orchestre de l’école, un extrait de Rigoletto, qui se passe à Mantoue, là où nous avons passé quelques jours de vacances, cet été, elle l’a dit au professeur de musique, et je crois qu’elle était fière, fière et heureuse, de tout cela, de l’orchestre, de Verdi, de Mantoue, de la vie, alors, bien sûr, elle a des difficultés à tracer des cercles au compas, mais qu’est-ce qui est le plus important, la vie ou la géométrie ? Bizarre, cette question : la géométrie serait-elle étrangère à la vie ? Et puis, après tout, moi aussi, à l’école, j’avais des difficultés à tracer des cercles au compas. Ce matin, quand je suis allé la voir dans sa chambre, je l’ai vue qui s’entraînait à tracer des cercles au compas. Un peu plus tard dans la matinée, de retour du magasin bio où je vais faire des courses, en l’honneur de ma fille et de son orchestre, de Mantoue et de la vie (mais pas de la géométrie ?), j’écoute le début de Rigoletto de Giuseppe Verdi. Est-ce le moment exact que le voisin du dessus choisit pour mettre sa musique de demeuré à base d’infrabasses ? Oui, comment en serait-il autrement ? Et cela, cette superposition de deux ou plusieurs séries temporelles en tout étrangères les unes aux autres, c’est la forme même que prend cette existence qu’il m’est donné de vivre. Si, supposons-le pour les besoins de mon écriture présente, je vivais dans un monde où tout le monde faisait le silence quand je décidais d’écouter Rigoletto de Giuseppe Verdi, serais-je plus heureux que dans ce monde-ci ? C’était à quelque chose comme cela que je pensais, hier ou avant-hier, au fait que, chez Leibniz, un monde sans mal n’est pas possible, tout ce que nous avons à notre disposition, c’est le meilleur des mondes possibles, il y aurait bien d’autres mondes bien meilleurs, sans doute, mais ils sont impossibles (leur existence implique contradiction). Il faut faire avec le mal ; on ne peut pas l’éviter. Entendant les infrabasses percer dans la voix de Luciano Pavarotti dans le rôle du duc de Mantoue dans l’opéra de Giuseppe Verdi, Rigoletto, j’ai fini par éteindre la musique. De tout façon, je ne pourrai pas écrire en écoutant cette musique. Pourtant, est-ce que je n’écris pas avec la musique du voisin, ce vrombissement sourd, ces vibrations des murs d’Haussmann, lequel ne pensait pas qu’il fallût les faire plus épais ou en une autre matière, ces murs, et pour cause, les infrabasses n’existaient pas de son temps ? Et c’est intéressant parce que je puis écrire avec une musique que je subis, une musique que je n’écoute pas, que je n’ai pas envie d’écouter, une musique que je n’aime pas, que je trouve franchement mauvaise, pire : indigente, et moralement condamnable, qui plus est, tout ce qui rabougrit l’esprit est moralement condamnable, même les bons sentiments, surtout les bons sentiments, une musique que je me contente d’entendre parce que je ne puis faire autrement que de l’entendre, mais je ne puis pas écrire avec cette musique que je désirerais écouter et que je ne puis écouter parce que j’écris parce que des sons à elle étrangers viennent la parasiter. Si j’avais pu continuer d’écouter la musique, d’ailleurs, je n’aurais pas écrit ce que je suis en train d’écrire, mais autre chose, et cela aussi, en vérité, est très leibnizien. Je ne plaisante pas : quand j’ai mis l’ouverture de Rigoletto, au moment déchirant où les cordes prennent le relais des cuivres qui viennent de sonner une sorte d’appel, captant l’attention de l’auditeur avec l’annonce de la mort, présente dès l’ouverture, dès la naissance, dès l’origine du monde, dans ces quelques notes, mélodie plaintive sublime des cordes, j’ai distinctement entendu quelque chose tomber sur le sol de l’appartement du dessus, mon plafond, donc, et ensuite j’ai entendu les infrabasses, et j’ai su que ces infrabasses étaient une réponse à la musique que j’écoutais, parce qu’il n’est pas possible d’augmenter la quantité de beauté présente dans le monde sans augmenter en proportion égale la quantité de laideur présente dans le monde ; le monde possible dans lequel nous vivons est le meilleur des mondes possibles, ce qui signifie qu’il est un optimum, une sorte d’équilibre des paramètres, un déséquilibre au niveau de l’un de ces paramètres détruit l’optimum (l’harmonie est un optimum), et donc, si j’écoute l’ouverture déchirante de Rigoletto parce que ma fille commence à travailler un passage de l’opéra en question avec l’orchestre de son école et que nous sommes allés passer quelques jours de vacances à Mantoue, l’un des plus beaux endroits au monde, il est nécessaire que le voisin du dessus écoute une musique qui est une insulte crachée au visage de l’esprit, qui fait vomir les murs de mon appartement haussmannien des tremblements de ces infrabasses parce que c’est ainsi que se maintient l’équilibre dans le monde, l’optimum de notre monde, monde qui est sans aucun doute le meilleur des monde possibles, mais ça, c’est un argument de théologien, car notre monde, s’il est le meilleur des mondes possibles, notre monde est tout de même un monde très médiocre, voire un monde exécrable, un monde où il faut supporter une quantité accablante de bêtise, de laideur, de nullité pour espérer de temps en temps, pas souvent mais quelquefois, et c’est si beau quand cela se produit, si beau, oui, voir percer une éclaircie. Alors que les statistiques de mon site soient en hausse ou en baisse, si je ne puis pas ne pas le voir, cela m’indiffère, je n’écris pas pour générer des clics, j’écris pour que perce l’éclaircie. Après ce point final, derechef, j’ai écouté l’ouverture de Rigoletto de Giuseppi Verdi, en deux minutes vingt, il est possible qu’on n’entende jamais rien de plus beau sur cette terre, et j’ai senti des frissons qui me parcouraient, oui parcouraient tout mon corps.