« Mortifère sociétal », me suis-je dit, songeant à moi-même. Tout d’abord, la forme était celle d’une phrase : « Le sociétal est mortifère », et puis, cette phrase, je l’ai simplifiée pour ne plus conserver que la phrase averbale de ces deux mots qui dit la même chose. Dit-elle la même chose ? Non, elle dit plus, elle dit mieux. Songeant à moi-même et à personne d’autre, c’est-à-dire ne donnant par là aucune leçon de morale à personne si ce n’est à moi-même ; je m’en voulais de tomber dans le piège par lui tendu, d’autant plus séduisant que la compréhension est immédiate, que nous n’avons aucun effort d’intelligence à faire pour prendre position, avoir une opinion, et dire quelque chose, mais rien de tout cela — prendre position, avoir une opinion, dire quelque chose —, rien de tout cela n’est penser. Mortifère sociétal, donc, qui enferme, annihile tout horizon, réduit toute question à celle-ci : Que vais-je faire de mon sexe ? Lequel sexe on entreprend ensuite de décrire sous tous les angles possibles, en inventant toujours un nouveau, quitte à ce qu’il n’ait que l’apparence de la nouveauté, pour avoir toujours quelque chose à dire, une opinion à formuler, une position à prendre. Nul horizon ici, nulle extériorité, pas d’espoir : le soi est une chose fermée, achevée, sur laquelle il s’agit d’opérer (physiquement, psychologiquement) sans envisager jamais de dépassement. Tout est définitif. « Être soi », vendent les marchands de boniments postmodernes (n’en sortirons-nous donc jamais de la modernité ?) comme étape ultime de la subjectivité, comme s’il y avait une quelconque unité, une quelconque relation autre que celle de la non-interruption d’une succession d’innombrables processus biologiques entre le foetus que je fus et la personne que je suis devenue. Et rien n’est le même, le tout, c’est que les processus biologiques qui se succèdent au cours de la vie n’ont pas été interrompus jusqu’à présent. L’unité n’est donc pas, seule existe la succession. « Être soi », dès lors, c’est au mieux l’expression de la superstition d’après laquelle cette x qui se succède à elle-même est toujours la même x, que de x → x (au sens d’une x et puis d’une x et puis d’une x, et caetera) on peut inférer que x = x. La superstition, c’est justement de présupposer que x = x, et qu’ainsi il faut adhérer à soi-même, être soi-même, superstition qui exprime elle-même une superstition encore plus grande : la croyance en l’être. Le sociétal ne s’oppose pas aux croyances métaphysiques, il impose des croyances métaphysiques tout en gardant le silence à leur sujet, faisant comme si elles allaient de soi, faisant d’une fiction un fait, un donné. Et pourtant, chaque fois, je tombe dans le piège, parce que c’est satisfaisant, satisfaisant de prendre position, jouissif d’avoir une opinion. « Moi aussi, j’ai quelque chose à dire » signifiant : « Moi aussi, j’existe ». Mais c’est faux. Tu le sais que c’est faux, n’est-ce pas ? Dis-moi que tu le sais. Il faut donc une coupure entre le monde social (le sociétal) et moi, coupure nette, dont le tracé doit permettre de se déprendre de toutes les superstitions, de tourner son regard vers d’autres horizons, plus beaux, plus vastes, plus étranges où devenir enfin la personne qu’il y a à l’autre bout de mon sexe.