Premier mars deux mille vingt-quatre.

La chute de l’objet, mercredi, n’était pas l’objet qui choit, c’était une allégorie réelle — pas poétique, pas littéraire : réelle —, l’allégorie de la chute de l’esthétique. L’ai-je assez bien dit ? Ce ne sont pas nos facultés qui s’amenuisent : nous sommes mis dans l’impossibilité de faire un usage sain, nécessaire et vital, de ces facultés qui devraient nous permettre de sentir, d’évaluer, de comprendre, d’apprécier, d’aimer ce qui nous entoure, le monde et les objets. De fait, le monde et les objets, nous les vivons comme des possessions plus ou moins distantes, exactement de la même façon que nous vivons notre relation au corps que nous sommes censés posséder. Et pourtant, non, mon corps ne m’appartient pas, ce n’est pas ma propriété, c’est l’extension (i.e. l’espace étendu) de tout ce que je suis. Mes pensées n’existeraient pas — je n’aurais pas les pensées que j’ai — si ce corps n’était pas celui qu’il est, — exactement comme il est. Et, en réalité, ce corps n’est pas ce corps — ce qui implique une relation d’extériorité, une chose, un objet que je puis ou dois m’approprier —, il n’y a pas le corps, par opposition à l’esprit ou au cerveau, il n’y a pas de corps du tout. C’est l’expansion de la conception bourgeoise de la matérialité à l’ensemble de la réalité qui conduit à une telle confusion, une telle incompréhension : comment comprendrions-nous la relation que nous entretenons avec le monde quand nous ne comprenons même pas la relation que nous entretenons avec nous-mêmes ? Le schéma possessif bourgeois (« ceci est mon corps », « mon corps m’appartient ») réduit l’univers sensible à un ensemble de processus d’appropriation : il faut être le moi que je suis, le vrai moi que j’ai toujours été. Or, l’authenticité n’est pas le résultat d’un procédé d’authentification (toujours la perspective bourgeoise de la propriété, et qui s’approprie quelque chose en veut pour son argent), de vérification de la conformité de moi avec moi-même (comme si cela avait seulement un sens, comme si le moi se précédait lui-même, modèle dans lequel il suffisait de se fondre sans reste) pas plus que la vérité n’est le produit de la validation de phrases par des choses qui ne sont pas des phrases (des états de choses, des faits), mais l’invention de l’auteur au double génitif : l’auteur inventé qu’invente l’auteur. Ce que l’auteur invente, quoiqu’il en soit l’auteur, ne lui appartient pas, cela, il le livre, le rend libre, le libère. L’authenticité est libération. La chute de l’esthétique est la situation dans laquelle nous sommes, situation où cette libération est devenue impossible, tout étant désormais captif, captieux. Nous sommes accaparés par nous-mêmes dans le processus d’appropriation du monde et du moi. Toute extériorité est vécue comme une violence parce que nous croyons à l’intériorité (le vrai moi au-dedans de moi). Pas d’intériorité, pas d’extériorité, pas de distance, pas de hiatus entre le moi et le corps dans lequel il est censé logé, pas de cassure entre le moi et le monde. Pas d’unité, non plus, pas d’identité, non plus, d’infinies diversités qu’il nous appartient de libérer. La chute de l’esthétique : la chute du divers dans l’un. Hiver, toujours.