Sept mars deux mille vingt-quatre.

Tous les moyens sont bons pour écrire, je les emploie. Remarques manuscrites de longueurs diverses dans les carnets (d’un mot à plusieurs pages entières sans sauter de ligne), notes tapées dans une application prévue à cet effet sur mon téléphone portable, textes écrits sur mon ordinateur via un traitement de texte, enregistrements grâce à l’application dictaphone de mon téléphone portable. Tous les moyens sont bons pour écrire, et je les emploie, parce que ce n’est pas le moyen qui compte, mais l’activité, la dynamique, ce que j’appelle de ce mot si simple et si étrange à la fois,  écrire, car non, les êtres humains, on a parfois tendance à l’oublier, je crois, les êtres humains n’ont pas toujours écrit (alors qu’ils ont toujours parlé, qu’ils ont toujours fait de l’art). Quand j’ai écouté les paroles de moi que j’avais enregistrées sur mon téléphone portable tout en courant, j’ai eu du mal à me comprendre, le halètement de mon souffle rendant difficilement intelligible ce que je racontais, en plus de la dimension parfaitement ridicule qu’il y a à s’entendre respirer comme une bête en rut, mais si je ne m’étais pas enregistré, je crois que j’aurais sans doute oublié ce que j’étais en train de penser tout en courant. J’ai nommé le nouveau fichier dans lequel j’écris : « Chaque jour est un bon jour » (sous-titre non dans le fichier mais dans le corps du texte : « 365 célébrations 1/4, voire 366 »). Cherchant sur amazon.fr si quelqu’un avait déjà appelé un livre ainsi, j’ai découvert que oui, un — je cite —  « hypnothérapeute, thérapeute de couple et sexothérapeute ». Prenant connaissance de cette information dont je ne sais pas trop quoi faire, je me demande comment je peux vivre comme je le fais, à des années-lumière du reste du monde, me semble-t-il, dans une sorte d’univers parallèle. Je réfléchis quelques instants : Dois-je abandonner mon titre pour un autre (un autre titre, une autre personne) ? Et puis, je pense : Mais ce n’est pas mon titre, il ne m’appartient pas, c’est un kōan, un de ceux qu’affectionnait tout particulièrement John Cage. Cage aimait tant cette phrase NICHI NICHI KORE KONICHIqu’il a composé un solo pour voix sur ce seul texte (le « Solo for Voice 64 », daté de 1970, dans ses Song Books). Voici les indications qu’il donne pour exécuter sa pièce : « Shout the text at highest volume without feedback like a football cheer-leader. Keep score audibly on an amplified table making four vertical marks and a diagonal for each five. » Que des procédés de ce genre n’ait pas grand-chose à voir avec la thérapie narcissique du développement personnel, c’est trop évident pour le souligner. Cela dit, je n’ai aucun doute quant au fait qu’il est meilleur pour la santé (la santé mentale, la santé en général, pour l’âme, comme on disait jadis en Europe) de chanter du John Cage que de se répandre en confidences banales dans le cabinet d’un thérapeute que le gain seul appâte. Le musicien et compositeur allemand Reinhold Friedl s’est livré à l’exercice d’enregistrer ce solo pour voix ainsi que les quatre-vingt onze autres sur un disque intitulé, Complete Song Books, et à l’entendre, on n’a aucun doute quant à sa santé mentale : il faut une belle âme pour se prêter à une telle expérience. Pourquoi sont-ce toujours les expériences les plus dégradantes — se confier à un thérapeute rémunéré dans son cabinet — plutôt que les plus enrichissantes — chanter un solo pour voix de John Cage — qui sont socialement acceptables et valorisées par la majeure partie du monde social, les pratiques de type cagienne étant systématiquement considérées comme d’«avant-garde », c’est-à-dire d’emblée disqualifiées et rendues inaccessibles au plus grand nombre ? Je n’ai pas la prétention de répondre aujourd’hui à cette question, mais il me semble que le simple fait de la poser en ces termes permet de jeter un jour clair sur la façon dont on prend soin de son âme à notre époque et la façon dont, surtout, on lui fait du mal. Peut-être que mon livre ne verra pas le jour — ce ne serait pas le premier —, mais que je l’écrive, au moins, cela contribue à ne pas abandonner le soin de l’âme aux charlatans qui n’en ont cure et n’ont rien, non, rien de καλὸς κἀγαθός.