Quatorze mars deux mille vingt-quatre.

Tombé. — J’ignore de quelle nature est ce corps qui vient de tomber, et même si c’est bien un corps qui vient de tomber. Je sais que quelque chose vient de tomber, j’ai entendu cela faire un bruit sourd en touchant le sol depuis l’endroit d’où c’était tombé, je ne sais pas d’où c’était tombé, je suppose que c’est tombé depuis une des fenêtres de l’immeuble en face, et je peux même supposer laquelle puisqu’il n’y en a qu’une seule qui soit ouverte, mais je ne sais pas ce que c’est, ce que c’est comme corps, ni même si c’est un corps. Tout ce que j’ai vu, c’est la chute d’une masse noire, une chute assez rapide, à la vitesse d’un petit corps qui tombe depuis une fenêtre située au troisième ou au quatrième étage d’un immeuble haussmannien, et puis j’ai entendu le bruit sourd dont je viens de parler, un bruit comme celui d’une masse qui heurte le sol qui est le terme de sa chute, et je ne puis donc que supposer que c’était un corps, mais pas un corps d’humain, non, je dirai le corps d’un animal, petit, un chat probablement, il y a un chat qui vit dans un appartement situé à main droite quand je regarde depuis la fenêtre de la cuisine l’immeuble de l’autre côté de la cour intérieure, je le vois parfois, sa maîtresse lui a installé une sorte de petit transat qui est accroché au garde-corps de la fenêtre la plus à droite des deux, et c’est peut-être ce chat qui est tombé de la fenêtre avant de s’écraser par terre. Cela, je ne peux pas le voir depuis la fenêtre par où je ne regardais pas mais par où j’ai vu la chute, je ne peux pas le voir parce qu’il y a un bâtiment, l’arrière-boutique du bistrot situé en bas de l’immeuble sur le boulevard, un petit bâtiment plus long que large et dont l’extrémité la plus proche de l’immeuble du fond de la cour intérieure crée un angle mort entre la base de l’immeuble tout au fond à main droite et l’angle extérieur du bâtiment de l’arrière-boutique du bistrot. En sorte que, si je voulais savoir avec précision ce qu’il vient de se produire, si c’est la chute du corps d’un animal ou d’une chose, pour le savoir, il faudrait que j’aille voir ce qu’il y a de visible dans cet angle mort, mais peut-être n’y a-t-il rien de visible dans cet angle mort, cela, n’étant pas allé voir, je l’ignore, pour le savoir, il faudrait que je sorte de chez moi, descende les étages, sorte de l’immeuble, passe sous l’espèce de tunnel que forme l’entrée de l’immeuble sous l’immeuble qui donne sur le boulevard, traverse la cour intérieure, m’aventure dans cet angle mort qui ne le sera plus dès lors, et regarde ce qu’il s’y trouve, si seulement il s’y trouve quelque chose, quelque chose comme un petit corps chu. Et, s’il y avait effectivement quelque chose à voir, s’il y avait effectivement quelque chose de tombé, pas simplement une chose, non, mais un corps, le corps d’un être vivant, humain ou animal, que ferais-je ? Vers qui me tournerais-je ? L’appartement d’où le corps est tombé semble vide, en tout cas, la chute à l’extérieur n’a provoqué aucune réaction à l’intérieur, la concierge est absente depuis hier, les ouvriers qui travaillent à la rénovation de l’appartement du rez-de-chaussée situé à main gauche quand je regarde la cour intérieure depuis la fenêtre de la cuisine, que pourraient-ils y faire si un chat venait de tomber du haut de la fenêtre du troisième ou du quatrième étage, en auraient-ils seulement quelque chose à faire, si un chat venait de tomber de la fenêtre du troisième étage de l’immeuble où ils travaillent, et appelle-t-on la police pour la chute d’un chat du haut de la fenêtre de l’appartement de sa maîtresse ? Appelle-t-on la police, — tout simplement ? Où se situe la limite entre ce qu’il convient de faire et ce qu’il ne convient pas de faire ? Les idées que je me fais à propos de la plausible chute dans le vide d’un corps sous la forme d’une masse noire qui passe fugacement dans le champ de vision et attire donc l’œil, c’est un mouvement réflexe, mais le temps que l’on regarde effectivement, c’est trop tard, il n’y a plus rien à voir, il n’y a plus que l’écho extrêmement bref du bruit extrêmement sourd, quasi inaudible, qu’a fait le corps tombé au moment où il a rencontré le sol sur lequel il tombait mettant ainsi un terme à sa chute, ces idées ne sont-elles pas liées à ma fascination pour le film de Hitchcock, Rear Window, ce film que j’ai toujours aimé avec une rare passion, quand même il m’arriverait de temps à autre de lui préférer d’autres films de Hitchcock comme North by Northwest ou Vertigo, parce qu’il est lié à mon enfance, parce que je l’ai vu dans mon enfance et que, quand je pense à ce film, je pense que la première fois que je l’ai vu, j’étais enfant, et alors penser à ce film, c’est penser à mon enfance, pas seulement au film, je vois mon enfance à travers le film, le film à travers mon enfance, toujours je vois double, et je le vois bien, déjà, ce n’est plus de la chute de cette masse noire que je parle, non, c’est du film d’Alfred Hitchcock à travers lequel je vois mon enfance quand je pense, et travers lequel, aussi, il faut bien que je le reconnaisse, je regarde la réalité, ne le sont-elles pas, ces idées ? Parfois, nous plaisantons avec Nelly : depuis cette fenêtre, le pauvre Jeff n’aurait pas eu grand-chose à se mettre sous la vue pour passer le temps, ce n’est pas la femme du voisin qui serait morte, mais lui, et d’ennui, oui. Alors, n’est-ce pas que moi aussi, je veux faire comme dans les films américains ? Mais n’est-elle pas ridicule, ridicule et pathétique, ma pauvre version du film à suspense avec mon chat tombé du toit, même pas, de l’étage numéro trois ? Je le crois, oui, je suis obligé de le croire, c’est la réalité qui m’impose cette croyance. Que faire alors, — rien ? Qui a une vision, comme qui a vu la Vierge, dit : « Je l’ai vue, elle était là », dit : « Je sais ce que j’ai vu », mais moi, en vérité, je ne sais pas ce que j’ai vu, puis-je fonder quelque croyance que ce soit, quelque romance que ce soit, quelque ambiance que ce soit, sur cela que je ne sais pas ce que j’ai vu. Ai-je seulement vu quelque chose ?  De mes yeux, vu. Oui, j’ai vu une trace noire passer au bord de mon champ de vision, mais cela, comment savoir si c’était une chose ou si ce n’était pas une chose, si ce n’était pas non pas une vue mais une vision ? Tout à l’heure, quand j’ai regardé de nouveau par la fenêtre, je me suis aperçu que la fenêtre d’où j’avais supposé que la masse noire était tombée, cette fenêtre était à présent fermée, alors qu’elle était ouverte quand la masse noire était tombée. Oui mais, même cela, qu’est-ce que cela prouve, il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée, ou bien faut-il imaginer que, dans un excès d’indétermination de la réalité, la fenêtre soit toujours et ouverte et fermée, et si elle l’était, ouverte et fermée, simultanément, qu’est-ce que cela prouverait, qu’est-ce que cela prouve ? Rien ne prouve rien du tout, non, c’est la vérité, voilà tout. Et peut-être, le chat, la chose, le corps ou l’être sont-ils et tombés et pas tombés, et chus et déchus, comment savoir, oui, comment savoir quand tout ce que l’on sait c’est que l’on ne sait pas ce que l’on a vu ?