Vingt mars deux mille vingt-quatre.

Hier, vingt mars deux mille vingt-quatre, j’ai écrit quelque 27120 signes. Et, ce matin, j’en ai encore écrit 7572, que je n’ai pas encore relus parce que je n’ai pas encore eu le temps de les relire. Après être allé courir et fait mon gainage, mon gainage et des pompes aussi, il a fallu que je me dépêche, il fallait que je sois à l’heure pour aller attendre Daphné à la sortie de l’école, mais je ne sais pas si cela a créé une sorte d’urgence nécessaire à l’écriture, c’est le genre de clichés dont je me méfie, tout ce que je sais, c’est qu’il fallait que j’écrive à ce moment-là, dans cet interstice de temps-là parce que, si je ne le faisais pas à ce moment-là, il faudrait que j’attende plusieurs heures — exactement, cinq — enfin, exactement, au moins cinq — avant de pouvoir m’assoir de nouveau à ma table d’écriture et écrire. Alors, j’ai écrit à ce moment-là, avec le débit d’une mitraillette (cette expression est stupide, mais je la garde, sous mes doigts qui n’ont jamais tenu de mitraillettes, tout ce que je sais des mitraillettes, c’est ce que j’en vois au Jardin du Luxembourg, les gendarmes qui gardent le Sénat, elle est amusante), et je me suis même fait violence pour écrire, pour me débarrasser de tous les parasites qui tournent toujours autour de moi, ou non, il est impossible de s’en débarrasser, pour faire avec ces parasites (to make do, comme disent les Anglais, je trouve cette expression magnifique, sans doute parce qu’on nous apprend à l’école à bien distinguer les deux verbes to make et to do qui ne s’emploient pas dans les mêmes contextes, nous apprend-on, sauf pour to make do, donc, ne nous apprend-on pas, où ils s’emploient tous les deux en même temps) qui sont partout autour de moi — toujours ces sirènes qui hurlent comme si c’était la guerre permanente alors qu’en vérité il ne se passe rien d’intéressant, l’histoire a lieu ailleurs, assez loin de nos frontières —, je me suis astreint à aller au bout de l’écriture, à concentrer dans le temps ce que j’avais à écrire. « Avoir à écrire », c’est une expression étrange : je n’avais rien à écrire, littéralement, j’avais l’idée d’un chapitre que je voulais écrire, mais je ne savais pas ce que j’allais écrire à proprement parler. Hier, parmi les 27120 signes que j’ai écrits, il y en a 10949 qui n’ont pas du tout pris la direction que je voulais qu’ils prennent, je voulais qu’ils forment un chapitre comme celui que j’ai écrit ce matin et ils sont devenus une sorte de court essai philosophique dans un style qu’on peut considérer dans une certaine mesure comme une parodie d’Alain et de Jankélévitch. Voyant qu’ils ne prenaient pas du tout la direction que j’avais l’intention qu’ils prennent, je ne me suis toutefois pas arrêté d’écrire, j’ai suivi la logique propre à ce que j’étais en train d’écrire, me disant qu’ensuite, peut-être, je pourrais récrire cet essai afin de l’orienter dans la direction que je voulais qu’il prenne avant de l’écrire, mais je n’en sais rien, je ne sais pas si on peut récrire comme cela des milliers de signes, je ne sais pas si cela a du sens, tout est possible, mais est-ce que cela a du sens ? ce n’est pas la même question, pas la même façon de voir les choses, de concevoir les choses, de faire les choses. Mais il n’y aurait rien eu de pire que de ne pas aller au bout de la logique de l’écriture ; ne pas aller au bout de la logique de l’écriture, cela conduit nécessairement à la question proto-nihiliste par excellence : pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? laquelle sous-entend toujours cette autre question : à quoi bon faire ce que je fais ? laquelle est vraiment nihiliste. Le nihilisme enveloppé dans l’avortement de la logique de l’écriture ne peut être combattu — vaincu de façon temporaire, il faut toujours recommencer — qu’en allant au bout de la logique de l’écriture, au bout de la logique de l’activité ; aller au bout de la logique de l’écriture, de l’activité, n’épuise pas la logique de l’écriture, de l’activité, au contraire, cela l’alimente, en renouvelle le potentiel. Quand tu écris peu, tu te dis en ce moment je n’écris pas assez, et quand tu écris beaucoup, tu te dis peut-être que j’écris trop en ce moment. C’est la question que j’allais me poser à la suite de la phrase précédente : Est-ce que je n’écris pas trop en ce moment ? Et en celle-ci aussi se trouve enveloppé le plus pur nihilisme qui cherche toujours à faire échouer la vie, parodie la raison pour en faire une force d’autodestruction. Ce matin, quand j’ai écrit le chapitre dont j’ai parlé, j’étais dans un état de tension nerveuse assez rare. Pourtant, personne n’attend rien de moi. Je n’ai pas de contrat, pas d’engagement, pas de demande, je ne suis l’objet d’aucun désir. Je pourrais ne pas faire ce que je fais, tout le monde s’en foutrait complètement, c’est un fait. Et j’ai conscience de ce fait. Et, toutefois, cela n’a absolument aucune importance. La tension n’est pas sociale — ce n’est « le stress au travail » —, la tension est pure singularité, expression physique de cette singularité, de la nécessité d’aller au bout de la chose, de ne pas laisser la chose s’échapper, de l’étreindre, de l’écrire, de l’aimer. Quelquefois, je me dis : ce n’est pas loin de la folie. Et je m’interroge : comment écrire autrement ? Et puis, imagine la joie de faire tout cela, d’être complètement dans tout cela, immerger dans tout cela, fasciner par tout cela. Et, paradoxalement ou non, je ne sais pas, que personne n’attende rien de moi, que je ne sois l’objet d’aucun désir, cela augmente encore ma joie ; — ce que j’écris, c’est vraiment ce qu’il faut que j’écrive. Et rien d’autre.