J’écris sans me relire. Les premiers jours, les premiers chapitres, je les relisais aussitôt après les avoir écrits, et plusieurs fois, et puis encore après les avoir publiés en ligne, mais j’ai cessé de le faire. Je suis en train de faire un tirage papier paranoïaque pour apaiser ma peur de perdre le texte si jamais une panne devait s’avérer fatale à mon ordinateur, mais ce tirage-là, non plus, je ne le relirai pas. Peut-être le donnerai-je à lire à Nelly, si elle le souhaite, mais je ne sais pas. Je sais parfaitement où je vais, mais je ne l’écris pas. Pour être sûr de le savoir, encore que ce ne soit pas une direction précise, fléchée, comme un itinéraire de randonnée, non, c’est l’aventure, il faut que ce le soit, je ne l’écris pas parce qu’il me semble que l’écrire figerait les choses, les enfermerait en quelque sorte, me contraindrait à suivre un programme, un plan, et la bureaucratie, pour moi, non, ce n’est pas l’idéal de l’écriture, non, mais hier, je me suis raconté l’histoire à haute voix, pas pour m’assurer que ce n’était pas ridicule, mais pour me la raconter, c’est tout. Si je l’écris, tout sera figé, arrêté, tandis que, si je me la raconte, l’histoire, c’est comme si je racontais à quelqu’un une histoire, une histoire quelque peu délirante, peut-être, encore que pas tant que cela, je pense, mais une histoire quoi qu’il en soit. En fait, tout semble déjà disposé dans mon imagination : la trame, les sources, l’idée directrice, l’univers, et puis les points d’interrogation, aussi, qui posent la question : « Comment cela finira-t-il ? », question à laquelle je ne sais pas répondre. Je pourrais m’efforcer d’y répondre, mais je ne veux pas y répondre. Il faut qu’au bout, à l’autre bout de l’écriture, se trouve l’indétermination, l’inconnue. Si la fin est connue, à quoi bon l’écrire ? C’est un peu comme la vie : si je savais déjà ce que j’allais vivre, aurais-je envie de vivre ma vie ? N’aurais-je pas plutôt l’impression qu’elle a déjà été vécue, vécue par quelqu’un d’autre que moi ? Et ce, alors même que, ce quelqu’un d’autre que moi, c’est moi, mais sans la vie vécue, simplement avec la vie racontée. À la troisième personne. Moi, je dis je. L’écriture, il ne faut pas se contenter de l’écrire, il faut la vivre. C’est une expérience à part entière. Et moi, cette expérience, je veux la faire, je veux la vivre. Alors, je me raconte l’histoire. Je me donne cette direction, c’est un geste plutôt qu’une direction, d’ailleurs : comme ça, les deux bras tendus devant moi, parallèles, les pouces vers le haut, et puis j’écarte les deux bras en même temps, dessinant un ample arc de cercle, — c’est par là, vas-y. Je répète : c’est une aventure. Pendant cette aventure, de leur côté, les vedettes font la une de la presse de bon goût. On lit : « La princesse et l’écrivain. » C’est là, qui nous est jeté à la figure. On préférerait ne pas le voir, mais on ne le peut pas, c’est top gros, c’est trop gras. Et ce n’est pas l’aventure que cela, non, cela, c’est la mort. Ce matin, course, gainage, pompes. Je me sens bien. Je pense. J’écris. Je suis en vie. Je suis la vie.