Vingt-six mars deux mille vingt-quatre.

En ce moment, toutes mes pensées sont tournées vers tombe. Ou presque. Ce matin, par exemple, en commentaire à un article du Monde, « Dépression post-partum : les père aussi en souffrent. Les psychiatres commencent à cerner les difficultés psychiques des hommes survenant autour de la naissance de leur enfant. Ainsi, 5 % des pères seraient concernés, selon une étude française. », j’ai écrit ceci que « La dépression post-partum est principalement liée au manque de sommeil, — forme de torture pratiquée aussi bien par les Romains qu’à Guantanamo. On psychologise cela pour en faire une sorte de maladie afin de déresponsabiliser les gens, ce qui est tout à fait dans l’air du temps, mais n’aide en réalité personne à vivre sa vie. Oui, dans la vie d’un père, il y a un moment où l’on prend conscience que cet être qu’on a mis au monde avec sa mère est une personne à part entière, qu’on ne va pas l’éteindre, qu’on ne peut pas zapper, scroller, bref, qu’on est dans le monde réel. C’est une expérience salutaire de décentrement de soi. On découvre l’altérité, réelle, pas celle des migrants ou des victimes qui passent à la télé, mais en chair et en os. On s’aperçoit aussi qu’un petit enfant est vulnérable, qu’il est incapable de survivre tout seul, qu’il réclame une attention constante et un amour inconditionnel. En fait, c’est une expérience magnifique de destruction du narcissisme de l’ego. » Et si je pense chacun des mots que j’ai écrits — si j’avais dû les écrire directement dans ce journal et non dans le journal, j’aurais peut-être formulé les choses différemment —, je me demande pourquoi j’écris ce genre de choses. Après avoir écrit ce genre de choses, et avant, déjà, aussi, je crois, j’ai pensé à la naissance de Daphné, avant sa naissance et après sa naissance, et aux difficultés que nous avions rencontrées avec elle, Nelly et moi, qui ne voulait pas dormir ailleurs que dans nos bras et comment, un jour, un soir plus exactement, je suis soudain parvenu à la conscience de l’altérité de l’autre, de son existence irréductible. En vérité, je ne m’étais jamais occupé que de moi, je n’en concevais aucune culpabilité, je n’avais pas besoin de militer dans une association de défense de je ne sais quoi pour compenser, je me trouvais très bien comme j’étais, même si parfois je me sentais très mal, au travail, notamment, et pour la première fois de ma vie, regardant cette enfant qui ne répondait pas à mes désirs, je découvris un autre être. S’ouvrir à l’existence de l’autre par-delà ses désirs est une expérience en soi, qu’elle soit pénible, cela ne fait guère de doute, pour nous qui sommes de petits tyrans narcissiques, habitués à jouir sans délai ni temps mort, mais c’est une expérience extraordinaire. La naissance d’un enfant, la venue au monde d’un être, est peut-être une expérience personnelle, mais c’est avant tout une expérience métaphysique : une expérience de l’être, de la continuité qui nous relie à nos très lointains ancêtres lesquels copulaient déjà pour mettre au mondedes êtres nouveaux, ainsi le veut la reproduction sexuée, du devenir qui nous attend et du devenir qui ne nous attend pas, l’avenir se passera de nous. Un enfant n’exauce aucun de nos désirs, il les anéantit. Ce n’est pas l’enfant qui détruit le moi, c’est plutôt que la naissance de l’enfant coïncide avec la destruction de l’ego : personne n’est seul au monde, nous sommes reliés à tout par des chaînes relationnelles (causales ou pas) plus ou moins denses, plus ou moins distantes, et cela aussi est une expérience métaphysique. Il est certain que, à une époque qui glorifie le fait d’être tout seul (« Je suis bien tout seul. C’est génial de dormir tout seul. Je fais ce que je veux. Je me sens tellement bien tout seul. »), la réalité semble insupportable et fondamentalement déprimante, mais elle ne l’est pas. Je me souviens — ce n’était pas le soir de la conscience dont je viens de parler —, je me souviens que, pour une raison ou une autre, Daphné encore bébé avait interrompu la séance de Vampyr de Dreyer que nous étions en train de regarder, Nelly et moi, et que je ne l’ai jamais revu depuis. C’est une bonne illustration par l’exemple — un exemple simple, banal, concret, mais d’autant plus parlant, peut-être, pour qui veut bien écouter ce qu’il dit — de ce que j’entends par « destruction de l’ego ». Qui fait zazen en Occident croit parvenir à cette destruction de l’ego, ai-je pensé pour expliquer encore ce que j’entendais par « destruction de l’ego », mais demeure en réalité dans la manifestation exacerbé de son ego (au Japon, c’est différent, zazen fait partie de la culture japonaise). La destruction de l’ego n’entraîne pas ma disparition. Je crois qu’il n’en est rien. On croit pouvoir soulager nos angoisses métaphysiques en psychologisant ou psychiatrisant notre existence — comme si psychiatriser pouvait cicatriser —, c’est tout le contraire. Il ne faut pas affronter le réel, il faut le vivre, il faut vivre cette vie-ci. Par moments, elle semble terriblement complexe. À certains moments, elle paraîtra parfaitement simple. Au moment où elle paraîtra parfaitement simple, elle ne le sera ni plus ni moins qu’au moment où elle paraissait terriblement complexe. À ce moment-là, nous sommes parvenus à la conscience de la réalité de la réalité. Et, bien qu’il arrive que nous ne le concevions pas dans le moment, c’est un moment merveilleux ; — une vie qui passerait à côté de ce moment ne serait pas complète. Quel rapport avec tombe. ? Je ne sais pas, peut-être est-ce de cela que parle le roman. Peut-être est-ce pour dire cela que j’écris. Peut-être pas.