Du temps qui passe, ou qui ne passe pas, je ne sais pas trop quoi dire. Et ce n’est pas un paradoxe augustinien (ou bien pas eh bien ou bien eh bien pas), mais le temps passe et ne passe pas, et cette simultanéité du passage du temps et de son absence — de temps, de passage — est une des formes que la permanence de l’existence prend. Cela, à son tour, en revanche, la permanence de l’impermanence — et l’impermanence de la permanence, aussi, pourquoi pas ? — est un paradoxe, à l’évidence, preuve que l’on avance toujours en boitant de quelque manière que ce soit, un pas à droite un pas à gauche, toujours un pas en avant n’est-il pas un pas en arrière, et tout pas en arrière, un pas en avant ? Au lit, hier au soir, lisant les dernières pages de la première partie de Danube de Claudio Magris, alors que le nez me coulait des yeux et les yeux du nez, tout dans le livre m’a semblé rigoureusement identique et en tout différent à mes deux lectures précédentes, et c’était vrai que je lisais en arrière et en avant, me demandant : cela, l’ai-je déjà lu ou non ? me demandant : cela, comment ai-je pu ne pas m’en souvenir ? Et il n’y a rien d’original en cela. Ces questions ne sont même pas des questions, elles coulent, elles découlent de l’expérience, mais elles n’ont pas de source, ce qui a une source, peut-être, c’est le poème, quel poème ? n’importe quel poème. (J’allais dire : « n’importe quel bon poème ? » mais comment fait-on la différence entre un bon et un autre poème ? moi, je sais, mais les autres, oui ou non ?) Un peu comme le fleuve, au fond, quand on y plonge, n’est qu’un prétexte pour y raconter des histoires qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fleuve. En avant, le monde a l’air vrai, mais quand on se retourne, tout a l’air mensonger ; — cela, je ne l’ai jamais vécu. Et, pour aller de nouveau de l’avant, de nouveau, il faut se retourner, et là-bas, en avant de l’arrière, en arrière d’avant, non plus, plus rien ne se ressemble, mais non parce que c’est inconnu, mais parce que c’est déjà connu, à moitié connu, au tiers connu, un peu connu, à peu près connu. On fait des choses pour exister, on se dit : « Pour exister, il faut que je sois différent », « Pour exister, il faut que je change », mais tout est identique ou rien n’est identique, quelle différence ? Oh, bien sûr, des différences — pourquoi n’y en aura-t-il pas ? — il y en a, mais les trouve-t-on où l’on pense qu’elles le sont ? Quand on y pense, qu’est-ce qu’y ressemble plus à un mauvais poème qu’un bon poème ? Les poèmes se ressemblent plus entre eux que le bon et le mauvais en soi. Aussi, ne fait-on pas, en vérité, beaucoup d’histoires pour pas grand-chose ? Après avoir lu les derniers chapitres du livre, j’ai regardé un reportage sur la gastronomie en Finistère, où tout le monde faisait comme s’il n’y avait pas de différence entre les gens d’ici et les gens de là, la cheffe noire qui venait du Gabon en visite n’était pas noire, les éleveurs de vaches homosexuels n’étaient pas homosexuels, la femme grosse et alcoolique du chef étoilé n’était ni grosse ni alcoolique, et le chef pas étoilé, c’était comme si, en fait, on pouvait faire semblant, ou s’en foutre, je ne sais pas, je crois s’en foutre, quoique je me trompe peut-être, mais dans une certaine mesure seulement, à un moment, en effet, la cheffe noire du Gabon disait à l’éleveuse d’alpagas des Monts d’Arrée, « Ah tiens, à votre accent, on dirait bien que vous n’êtes pas d’ici… », et alors, tout ce sur quoi reposait la fiction d’un monde multiculturel où les différences ne se remarquent pas s’effondrait, d’un coup, mais simplement pas pour les raisons qu’on croyait. « Ar vi, che vien dé Péïba », répondait l’éleveuse d’alpagas des Monts d’Arrée à la Panthère du Gabon. Dans la première partie de Danube, si j’ai bien compris, Claudio Magris explique que les cultures ne se soustraient pas, mais s’ajoutent ; en quelque sorte, je peux être Gabonaise et Breton, Triestien et Parisienne, Parisien et, non, on ne peut être que Parisien, et puis, c’est tout, n’est-ce pas le centre du monde, Paris ? Oui, c’est le centre du monde, Paris. Mais cette conception cumulative de l’identité, ou ce que j’en ai compris, n’est-elle pas une bizarrerie d’arithmétique élémentaire, comme si on pouvait ajouter des cultures aux autres à l’infini ? Si on m’interrogeait à ce sujet, c’est vrai, j’aurais du mal à dire si je préfère vivre à Paris, sur les rives de Méditerranée ou en Finistère. Mais même cela, je ne sais pas trop ce que cela veut dire, sinon l’idée assez décevante qu’on ne peut pas être en deux endroits à la fois. Pourtant, quand je ferme les yeux, ne puis-je pas être ici et ailleurs ? Mais cela ne veut pas dire la même chose, c’est comme le bon et le mauvais poème, tout se vaut, rien ne se vaut. Ou oui ou non ou quoi ?