Si « être de quelque part », c’est hériter la maison que ses parents ont héritée, alors je suis de nulle part ; si c’est pouvoir se représenter mentalement comme « chez soi » un lieu géographiquement localisé, alors je suis de plusieurs endroits à la fois ; si c’est se sentir participer d’un espace civilisationnel, alors je sais d’où je suis. Vraiment, l’Europe, est-ce « quelque part » ? Le 21 mai 2023, me promenant dans les rues de Paris, je me souviens même où j’étais, c’était à l’angle de l’avenue Reille et de la rue d’Alésia, enfin, je crois que c’était là, pour mettre au clair les prémices d’un livre sur la Corse dont j’avais eu l’idée, j’ai écrit ces mots que je retranscris sans leur apporter la moindre modification : « Le nom m’aura toujours précédé. Propre, dit-on, et pourtant si lointain, si impropre, me nommant si mal. Comme tous les gens qu’on aura coupé de leur racine. L’individu moderne, à la fois source et fin de tout. À la question qui suis-je ? aucune réponse ne m’aura jamais précédé. Une chance ? Sans doute. Celle de tout inventer. Mais invente-t-on ? Si j’ignore que d’autres m’ont précédé comment aurais-je l’impression que d’autres me succéderont ? Où irais-je la trouver ? Dans les livres, oui, pour l’intuition. Mais l’expérience, qui peut la faire à ma place ? » Et maintenant que je sais que ce livre, je ne l’écrirai pas, je le regrette un peu, moins pour le livre que pour l’idée que, l’écrivant, j’aurais pu parvenir à me faire de moi-même, la compréhension de moi qu’il aurait permise. « Exil », dit notamment le dictionnaire, désigne l’éloignement affectif ou moral, la séparation qui fait qu’un être est privé de ce à quoi ou de ce à qui il est attaché. Mais quand on ne sait pas à quoi l’on est attaché, que le lieu où devrait trouver à s’ancrer cette nostalgie se signale par son absence, de quoi soufre-t-on précisément ? Comment parler d’un manque dont on ignore l’objet, dont on ne sait sur quoi il porte, ni même s’il porte sur quelque chose ? Comment ne pas avoir le vertige quand tout s’ouvre sous tes pieds ? Sentiment de vague. Vague du sentiment. Exil. Écueil. Fracas. Silence. Avant moi, je connais les histoires de ces gens (mon père, et sa mère avec lui, ma grand-mère maternelle) qui ont quitté leur chez eux (l’Algérie, le Piémont) pour vivre ailleurs, mais je suis dans l’incapacité, moi, de dire d’où je suis. Et cette place vide a quelque chose d’effrayant, ce me semble, elle n’est semblable ni à la toile vierge ni à la page blanche, non, mais à quoi ? Un point d’interrogation, un trou noir dont l’observation n’est possible que par la négative : « Je ne suis pas de là, je ne suis pas d’ici, je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela. » Originologie négative ? Le mot (« originologie ») n’est pas très heureux, mais un tel mot peut-il être fait d’autre chose que de laideur ? Faut-il tenir, peut-être serait-ce la bonne question, faut-il tenir un « Discours sur les origines » ? Suis-je en train de le faire ? Dans une page des Péninsules, j’ai écrit la phrase que voici : « Je viens d’où je vais. », qui est la version positive, optimiste, des sentiments contrariés que j’exprime aujourd’hui, et cette phrase, si je la signale, ce n’est pas pour la plaisir de me citer moi-même — je n’aime pas me citer moi-même, c’est vulgaire —, mais parce que je voudrais à présent la reformuler comme ceci : « Je suis d’où je vais. », l’être n’étant pas alors une question qui se poserait en regardant en arrière, mais en avant, au loin. Voire, dans toutes les directions à la fois. Au large.