Parfois je sens bien que ce dont il me parle ce n’est pas ce dont il me parle. Je sens bien qu’il ne me parle pas de la prière du Premier ministre écossais dans son bureau, dont il aura vaguement entendu parler à la télévision, avec peut-être une image animée, peut-être, oui, mais ce n’est pas le sujet, je sais qu’il me parle de l’Algérie, de la guerre, de l’exil, de l’arrachement à la terre natale, de ce qu’il faut d’oubli (de soi, de la vie) pour s’intégrer, comme on a dit plus tard en parlant d’autres, mais ce sont les mêmes, en réalité, de toutes ces choses qu’on fait malgré soi, malgré soi et contre soi, et qui se soldent toujours par l’échec, tout ce dont, en vérité, il ne m’a jamais parlé, ou alors par bribes, par fragments incompréhensibles car impossibles à relier entre eux pour tisser un paysage sensé. Et c’est vrai que moi, quand il ne me parle pas de ce dont il me parle, quand il me parle d’autre chose que ce dont il me parle, en réponse, je ne lui dis pas : Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, tu le sais bien, pourquoi dis-tu cela, pourquoi parles-tu de cela ? Ce n’est pas de cela que tu parles, pourquoi ne parles-tu pas de ce dont tu parles ? Là où il y aurait une histoire à raconter, il n’y a qu’un manque, un vide que rien ne viendra jamais remplir parce qu’il n’est pas possible qu’il le soit. Ou alors, il eût fallu qu’il le fût il y a bien longtemps. Est-ce vrai ? Quoi ? Ce daté du temps. Je ne sais pas. Peut-être le vide pourrait-il être encore comblé. Peut-être doit-il l’être à présent. Il faut que je sois honnête, il faut que je dise la vérité : je crois que je n’ai pas envie d’assumer ce rôle, je crois que je n’ai pas envie de faire cette démarche, de prendre en charge ce qui devrait l’être. Cette tâche dans le vide, je crois que je préférerais la confier à quelqu’un d’autre que moi, mais il n’y a personne d’autre que moi pour le faire, je suis tout seul. Les terres de mes origines sont des béances : Corse, Algérie, Italie, tous ces noms sont pour moi des déserts, de grandes étendues de vide où il n’y a rien à comprendre pour moi parce que je suis coupé de tous mes passés, parce que tous mes passés me demeurent inaccessibles. Pourtant, j’entends encore les accents de mes grands-mères, l’Italienne et la Pied-noire, la maternelle et la paternelle, je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour ce faire, tout est dans les oreilles depuis la plus jeune enfance. C’est l’expérience de l’étrangeté à soi-même, élevée au carré, de l’étrangeté à sa propre étrangeté, l’étrangeté de sa propre étrangeté. L’espace méditerranéen : la mer est un gouffre avec des bandes de terre autour, des pierres qui flottent au milieu, point aveugle au centre de tout œil, infinité du monde clos. Parfois — encore une fois cet adverbe, « parfois », le même qu’hier —, j’ai envie de partir aussi loin que possible (et Paris, déjà, quoiqu’à quelques heures à peine, est très loin de la Méditerranée, se situe dans un tout autre monde), parfois, j’ai envie de me tenir au plus près, les pieds dans l’eau — telle est l’amphibologie de l’étrangeté2. « D’où suis-je ? » est un mystère.