8.4.24

Pas grand-chose à dire. Que j’écrive quelque chose ou que je n’écrive rien, je sais que cela ne ferait pas une grande différence, mais ce n’est pas pour une raison ou une autre de ce genre que je n’ai pas grand-chose à dire. Et pourquoi ? Est-ce bien vrai que je n’ai pas grand-chose à dire ? Mystère à éclaircir. Dans la voiture, il m’arrivait de me dire, oh là là là, je n’ai pas d’idées, je n’ai pas de pensées profondes, il n’y a rien que je pense qui soit digne d’être consigné par écrit, dans mon journal ou ailleurs, et à quoi pensais-je ? La pensée exceptée de ce que je ne pensais rien d’intéressant, j’ai tout oublié. Nous avons traversé une partie de la France, parfois, c’était beau, parfois, c’était rien, et quand nous sommes enfin parvenus à destination et fait ce que nous avions à faire pour vivre un soir au moins à destination, ma première pensée — je l’avais eue avant d’arriver, preuve que je ne dis pas l’exacte vérité, il y a des pensées dont je me souviens que je les ai pensées —, ma première pensée fut d’aller courir, — et c’est ce que j’ai fait. Il faisait un temps étrange, de printemps, certes, mais par moments soufflaient dans l’air les prémices d’une tempête ou d’une autre, et moi je courais dans le vent, parfois la côte montant, parfois la côte descendant, j’ai tracé une sorte de cercle autour de rien, de rien de moi connu ni de rien d’habité, si j’en crois la carte que je consulte à présent, passant au contraire de villages en lieux-dits en trous perdus, mais si beaux, les trous, peut-être n’y a-t-il de beaux que les trous, pour le vide qu’ils dessinent dans l’espace — font apparaître — pour la perte qu’ils rappellent — pourquoi pense-t-on toujours le vide comme un manque de plein ? — oui, les trous perdus posent cette dernière question, ne les entends-tu pas qui t’interrogent de leur calme : Ne sommes-nous pas parfaits comme nous sommes ? Qui dira que nous manquons de quelque chose ? Quel est ce plein dont nous serions en défaut, le plein dont nous serions le défaut ? Ils ne nous manquent rien, d’autant moins que l’on peine à dire seulement que nous sommes. Nous voyant, qui dirait : Oui, oui, je m’en souviens, c’était ici ? Personne. Et puis quoi ? Oh, beauté de personne, et sublime de nulle part. Autre chose dont je me souviens à présent : quand, roulant, voyant ces éoliennes dans le paysage, je me suis souvenu du riz que j’avais goûté par défaut, l’autre jour — tu ne l’as pas oublié, j’espère — et me suis alors dit : N’y a-t-il donc plus de perception que par soustraction ? Ne perçoit-on plus les choses par leur manque, leur défaut, leur absence, leur fuite ? Ce n’est pas qu’il faudrait avoir une gomme pour effacer le progrès ou je ne sais, c’est qu’on peine bientôt à répondre à la question : Qu’y avait-il, ici, avant ? Ce n’est pas la forme d’une ville qui change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, c’est la forme du monde, du monde entier qui ne semble plus fait, ou en tout cas de moins en moins, pour nous autres, pauvres mortels. Des dieux hallucinés, indifférents à notre destinée, en ont décidé autrement. Les ailes des éoliennes raclent les fonds marins de ma mémoire où depuis longtemps il n’y a plus rien, que le déni, peut-être, et encore, de quoi ? Toute vie est un chemin tracé dans le pays. Même pour qui ne sort jamais d’ici. D’où ça ? De chez soi.