C’est à l’État, dit-on, que revient le droit ultime de dire comment il faut nommer les choses, de faire la part d’elles entre la vache et le soja, cet État vers lequel les gens se tournent in fine quand ils sont fatigués de vivre pour qu’il leur accorde le droit de mourir avant d’être transformés en steaks de migrants à répartir sur l’ensemble du territoire européen. Si j’ai bien compris. Je venais de lire le journal, le vrai, pas le mien, la Presse, et c’est vrai que tout était un peu bizarre dans ma tête, embrouillé, on dirait. Avais-je bien compris ? Comment savoir ? En quel point de l’univers se tenir pour savoir ce que l’on sait, douter de ce dont on doute, se tenir au point où l’on se trouve, ne pouvant pas se tenir plus haut, œil d’aigle à la vue plongeante, saut de l’ange et plat dans la piscine du réel. On suppose toujours que c’est l’autre qui ne comprend pas, et soi-même qui comprend, mais on ne comprend pas que l’autre, c’est soi, qu’entre l’autre et soi, il n’y a pas tellement de différence que cela, on suppose le soi comprendre et l’autre ne pas, mais peut-être que personne ne comprend, peut-être que tout le monde patauge dans l’incompréhension la plus profonde depuis la nuit des temps. Depuis la nuit des temps ? Sans doute pas, non. Dans ma grotte, j’avais l’impression d’être partout, sauf dans la grotte, et cette idée d’une nuit des temps de l’incompréhension est fausse, assurément. Dans la grotte, la figure de l’homme semble faire face à celle du bison, mais sont-elles ensemble ? On ne le sait pas. On imagine, mais cette imagination n’est jamais que le nôtre, pas celle des gens qui peuplaient cet espace, il y a 18000 ans, qu’on appelle la Grotte de Villars. Tout ce que l’on sait, c’est que les gens vivaient très bien, il y a des dizaines de milliers d’années, avant l’invention de l’État. Et dans la grotte, effectivement les images sont partout, épousant les parois, ne s’inscrivant pas dans un espace rectangulaire, un espace socialement défini, mais dans un espace défini par l’espace même, la grotte, le passage des éléments, le passage du temps calcaire. Là, c’est un cheval qui, si on le regarde du point de vue l’homme qui, en vacances, visite la grotte comme d’aucuns un musée, semble avoir la tête en bas, ici, c’est quelque animal dont la tête n’est pas tracée mais se prolonge dans la pierre même, signe peut-être qu’entre l’espace représenté et l’espace réel, l’espace intérieur et l’espace extérieur, il n’y a pas non plus de différence. L’indifférenciation, cependant, n’est pas confusion et, malgré le noir, qui ne verrait qu’il régnait ici-bas une grande clarté ne verrait rien du tout, n’aurait jamais rien vu. Regarder les choses comme si on n’avait jamais rien vu, cependant qui ne le désirerait pas ? On regarde, mais on ne voit pas, d’où vient notre origine.