De la paroi au carnet, au fond, je crois, il n’y a même pas un pas. Moins encore. Combien elle est fascinante cette image ancestrale de nous-mêmes qui s’offre à nous, aux Combarelles, à Font de Gaume, dans un pays sublime, sous le premier ciel vraiment bleu, vraiment pur, dans l’air enfin chaud de l’année, fleurs jaunes, fleurs blanches, papillons blancs, papillons jaunes, et combien ils devaient être fascinants, ces murs extérieurs, sculptés, gravés, ornés, peints et qui ancraient, peut-être, le paysage de nos ancêtres dans le paysage de nos ancêtres, et combien tout cela est beau, pour employer ce mot le plus simple, qui offre une image puissante et profonde des chasseurs-cueilleurs que nous fûmes, c’est-à-dire : des artistes. Car, pour ramper le long de centaines de mètres de galeries souterraines afin de graver et sculpter la roche, il faut avoir quelque chose à dire, quelque chose de profond, c’est-à-dire. Où remontons-nous, ce faisant, nous, étranges modernes que nous sommes, qui suivons leur pas, quand nous nous enfonçons dans la pierre de la terre ? Là, nous dit-on, se trouvent bêtes (âne, lionne, bison, cheval, renne, mammouth, rhinocéros, ours, bouquetin), visages, femmes schématiques, vulves et phalloï symboliques, tout un bestiaire universel auquel il faut accepter de ne rien comprendre. Car, quand on compare, par exemple, des relevés de l’Abbé Breuil à la réalité, on voit toute la stylisation de la perception qui s’interpose entre le regard et le regardé, tout l’effet regardant de la culture accumulée depuis des dizaines de milliers d’années et qui obstrue la vue, occulte la réalité. On voit l’image de l’image qui s’interpose entre l’image et l’image, l’image visible et l’image vue. D’une part, il faut apprendre à voir, à suivre les lignes, les traces, les reliefs, pour y voir quelque chose. D’autre part, le désir de voir les choses — il faudrait dire, sans doute, les choses mêmes, mais je ne le crois pas — est un puissant moteur d’invention : qui voit les choses ne voit pas seulement les choses, voit sa vision des choses, mais encore faut-il être conscient de sa vision des choses, encore faut-il voir sa vision. Peut-être est-ce impossible. D’où ce problème, vieux comme le monde, vieux comme nous-mêmes : Comment parvenir à la vision de sa vision ? Au Musée d’art et d’archéologie du Périgord, hier, mais il me semble déjà que c’était il y a très longtemps, preuve que je me suis bien enfoncé dans les profondeurs du temps et que j’en reviens différent, il y avait une exposition de Christine Jean où se trouvaient notamment exposés les carnets de l’artiste. Dans une vitrine qui m’a semblé immense, longue comme le musée, on pouvait les voir, certains ouverts, d’autres fermés, différents formats (Moleskine de poche à la Chatwin, à l’italienne, A4, d’autres qui semblaient des souvenirs d’endroits où l’artiste avait vécu, comme ce carnet où était écrit « Paris », etc.). Et moi, j’eusse aimé rester là pour un temps indéterminé, partager mon temps à leur côté, sans les toucher, sans peut-être même les feuilleter, simplement dans leur présence muette et expressive, tenir les miens, parce que c’est une activité si humaine que de tenir des carnets, peut-être même est-ce l’activité la plus humaine qui soit, une sorte d’enfance de l’art, nous devrions tous comprendre notre nature profondément artiste, dussions-nous aller la chercher au plus profond de la grotte, et, parvenant à la vision de la vision, nous défaire de notre vision des choses pour découvrir la chose, non pas la chose même, non la chose sans rien, la chose rien. Est-ce l’œil innocent que cela ? Honnêtement, je ne sais pas. C’est la deuxième fois qu’en (relativement) peu de temps je bute sur ce concept, de l’« œil innocent », auquel, naïf lecteur de Goodman et Gombrich, sans trop savoir pourquoi, si ce n’est l’autorité des noms que voilà, j’ai toujours été farouchement opposé avant de me demander : et si… Et si quoi ? Mais, et si tout. Dans le jardin penché en face de la maison où nous vivons en ce moment, vers la fin de la journée, de retour de Font de Gaume, je me suis assis pour écrire dans mon carnet. Au fil du temps, au son des oiseaux, sous le regard des chats, des poules et de je ne sais quoi. Sourire de l’homme qui passe sur son tracteur. Genre de choses qu’on n’oublie pas.