15.4.24

Le temps que je perds parfois à simplement exister, serait-ce mieux si je le passais dans une chambre cryogénique en attendant de trouver quelque chose de plus intéressant à faire ? Mais combien de temps ? Cela, je ne le sais. À force de fabriquer du temps libre, ne fabriquons-nous pas de plus en plus de néant, non de cette matière sombre où tout se perd, trou noir de l’étant, mais de ces formes colorées aux lumières aveuglantes où, faisant une moue avec la bouche, la touriste allemande dans la fleur de l’adolescence se prend en selfie devant la grotte de Lascaux cependant que Mutti promène le chienchien et Vati tire sur son clope ? « Pourquoi ? » est un cri du cœur qui ne remonte probablement pas aux origines de mon humanité européenne, quand des envahisseurs venus d’Asie réduisirent à l’état de vestiges grossiers et obsolètes d’un passé lointain les paisibles gens de Néandertal qui vivaient là avant eux, avec leurs rites et leurs cultes, leurs ornements et leurs funérailles, il y a environ 40000 ans, à l’époque, déjà, en effet, on n’arrêtait pas le progrès, mais s’avère bien plus récent, en fait, peut-être date-t-il d’hier, d’ailleurs, c’est-à-dire de ma naissance, au jour du déluge, avant il n’y eut rien, jamais, et surtout pas de frère, et après ? après, ce sera l’âge de Daphné, du moins, je l’espère. Si, aujourd’hui comme hier, nous sommes condamnés au progrès, des migrations de populations en condamnant d’autres à l’extinction, le paradoxe, n’est-ce pas qu’il n’y a pas de progrès, et que c’est, depuis l’aube de l’espèce, la même histoire qui se raconte, laquelle on peut voir des deux côtés, comme aventure formidable ou comme horrible carnage, côtés qui ne sont qu’apparences diverses, en fonction des goûts, des inclinations, des sensibilités du moment, d’une seule et même réalité : il n’y a pas de chose en soi, le temps passe et les êtres meurent. Qu’il faille entreprendre un voyage de 20000 ans dans le passé, eût-il lieu, ce voyage, dans la reconstitution climatisée d’une des plus célèbres grottes aux parois peintes du monde, au fond, et malgré le kitsch du toc et son mépris de l’éthique, ce n’est pas le moindre mérite du progrès, il faut toujours regarder des deux côtés avant de traverser. Mais « Pourquoi ? », telle est la question que je ne puis m’empêcher de poser, bien que je sache qu’elle ne recevra pas de réponse, ou bien par hasard seulement, parce qu’en elle se love toute ma détresse, toutes mes angoisses, et mes passions aussi, mes fantasmes, mes désirs et mes délires, mon envie de vivre, mes craintes face à l’avenir, la conscience de ma misère et de ma nullité, une sorte de foi irréductible en moi-même qui méprise toute transcendance, la croyance en l’innocence du devenir, et ce, malgré les innombrables indices de sa culpabilité, et mon espoir d’enfant magnifique. « Comment penser sans dépenser ? », si ce n’était pas quelque jeu de mots douteux, je crois que la question mériterait d’être posée. Mais je ne le fais pas, ou alors par antiphrase, disant tout et son contraire. C’était faux, mais j’ai été ému, ou alors peut-être qu’il faisait un peu trop froid, ou alors peut-être que j’avais un peu trop honte, mon casque sur les oreilles dans lesquelles un guide péruvien me racontait des merveilles et des blagues quotidiennement répétées auxquelles on se sentait obligé de s’esclaffer. La vie est belle, mais peut-être pas à ce point. Je ne sais pas, quand je suis sorti de là, je me sentais étonnamment bien, comme tous les jours ces derniers jours. Est-ce que je deviens incurablement con ? Est-ce symptôme de sénilité précoce ? Le bonheur ? Quelle horreur. Et dire que tout cela — j’entends : l’histoire de l’humanité — est due à peu de choses, quasi rien, comme le coït face à face.