17.4.24

Moments dans l’être, moments dans la vie, ai-je rêvé cette nuit ? Moments où je me sens bien, c’est-à-dire dedans sans reste, moments où je me sens mal, envie de sortir prendre l’air. « Dedans sans reste », qu’est-ce que cette intériorité, intériorité à quoi, je demanderai, et à cela, je ne sais que répondre ? Marchant sous les poutres gravées de feu de la tour de Montaigne à Saint-Michel du même nom, je me suis senti profondément ému, par l’être qui dure de l’existence, et la présence de ces sentences qui n’étaient pas plaquées sur un lieu à elles étranger, mais intériorisé dans l’habitat, dans l’habitacle. La tour tourne le dos au château, comme s’il fallait se détourner de quelque chose pour se tourner vers une autre, la tour tourne, c’est son principe même, à l’extrémité de l’enceinte, à la frontière, sur la frontière, à l’extrême limite entre le dedans et le dehors, une chose et puis une autre. Si l’on se détourne d’une chose, c’est moins contre cette chose même que pour cette autre chose, l’inconnue, fût-elle ce qui de nous est le plus intime. Étages de l’habitat qui communiquent entre eux par un escalier à vis, mais aussi des ouvertures, trappes qui circulent du dedans au dehors, le son de la chapelle monte à la chambre cependant que les coffres de Michel descendent par un système de poulie du cabinet pour être chargés sur des carrioles avant de partir en voyage, et enfin la librairie où l’écriture indique le sens de la déambulation, monter à main droite, faire le tour de la pièce, descendre à main gauche, laquelle est devenue droite entretemps, remonter par l’allée centrale, inverser et recommencer. La tour tourne autour de tout. Cette nuit, à un moment entre le sommeil et le réveil, j’étais occupé à rêver d’une orgie où une femme notamment était en train de traire dans sa bouche le formidable sexe sombre d’un être qui se tenait debout derrière elle et dont je ne voyais que le membre turgescent, être qui n’était déjà plus tout à fait humain, mais semblait quelque animal fantastique, et ce fut la seule image claire que je conservai de ce rêve qui saillait sur le fond de corps enchevêtrés aux poses incompréhensibles quand je m’éveillai. Je ne me suis pas senti excité au réveil, ce dont j’avais rêvé me semblait avoir été juste là, comme s’il était parfaitement normal de rêver d’orgie où des êtres fantastiques copulent avec d’humaines femelles, et après tout, pourquoi ne le serait-ce pas ? J’ai failli écrire une phrase sur « la norme », ensuite, « ce qui est normal et ce qui ne l’est pas », mais je ne le ferai pas. Je veux parler d’autre chose, mais de quoi ? Tout à l’heure, sur la route du retour de Saint-Michel-de-Montaigne, Daphné tenait son carnet ouvert sur les genoux et, les yeux fermés, traçait avec le crayon que je venais de lui offrir chez les Eyquem des lignes à l’aveugle sur une page blanche. Et puis, elle ouvrit les yeux, regarda ce qu’elle venait de faire et traça d’autres traits, les yeux ouverts cette fois. Ensuite, elle me demanda son livre, pas celui avec la bande dessinée, l’autre, me dit-elle, et elle se mit à lire. La voyant faire, essayant de ne pas donner l’impression que je la regardais, j’ai trouvé mon mode de vie tellement imbécile, avec tous mes écrans qui avalent tout le temps qu’ils me volent, tellement plus imbécile que le sien que je me suis vu, vivant plus simplement que je ne le fais, dans une vérité plus grande que je ne le fais — je crois que c’est le mot qui convient, « vérité » —, simplement avec un livre, un crayon et un carnet pour tout équipement. Et « vérité », en effet, je ne crois pas le mot déplacé, entre nous et laquelle il y a tant d’obstacles, tant de diversions. Car, qu’y a-t-il de plus incroyable, et de plus beau, qu’une enfant qui dessine les yeux fermés ? Pourquoi ne demeurons-nous pas des enfants qui dessinons les yeux fermés ? Comment cela se fait-il ? Comment cela se peut-il ? Il faut changer, oui. Il faut changer de vie.