Ai-je quelque chose à dire ? Il m’arrive de penser que ce journal est mon vampire et que, si je ne l’écrivais pas, j’écrirais d’autres choses bien plus intéressantes que celles que j’écris ici, mais je n’en sais rien, en vérité, c’est une idée comme ça, comme il y en a tant, comme j’en ai tant, un peu trop, peut-être. Peut-on avoir trop d’idées ? Cela, non plus, je ne le sais pas. Et puis, quelle importance ? Les idées viennent, les idées s’en vont, personne ne les a, elles vivent leurs vies, étranges éclipses, étonnantes éclaircies. Lisant quelqu’un qui — je serais bien incapable de dire qui, quel était son nom, tout ce dont je me souviens, ce que c’était une femme qui s’exprimait — se réjouissait publiquement de rentrer enfin chez elle, au pays natal, c’est-à-dire, après des années passées à Paris, précisait-elle, je me suis souvenu que moi, je ne suis de nulle part — cela m’est apparu clairement, tout d’un coup, avec une lucidité plus grande que d’habitude, en général, je ressens une nostalgie étrange parce que sans objet —, et cela ne m’a pas fait de peine ; non, c’est la réalité, c’est tout. « De nulle part », dis-tu, sauf de France, non ? Oui, je suppose que oui, mais il me semble qu’il y a cette immense nuance que la France, ce n’est pas quelque part, ce n’est pas un endroit, en tout cas, moi, je ne me la représente pas ainsi. Mais alors comment te la représentes-tu ? Comme une langue : la France, c’est la langue française, et une langue, ce n’est pas un pays, c’est tellement plus vaste que cela, c’est infini. Je me souviens que le père de J. citait souvent cette phrase de Bachelard : « Je ne vis pas dans l’infini car, dans l’infini, on n’est pas chez soi. » (Je crois qu’il disait, avec le fort accent autrichien qui était le sien : « Je ne vis pas dans l’infini parce que l’infini, ce n’est pas ma maison. ») Et je me souviens aussi que, le jour où, cette phrase, je l’avais dite à mon tour à C., ce dernier, particulièrement imbécile et passablement désagréable, comme à son habitude (peut-être vaut-il mieux donc que je n’aie pas d’amis, quand on voit les amis que j’ai) avait éclaté de rire. Moi, à vrai dire, je n’ai jamais très bien compris ce que cette phrase voulait dire. Ou plutôt, je crois que nous vivons tous dans l’infini quand même nous n’en aurions pas conscience, en un sens qui est moins celui de l’infini de l’espace que l’infini des langues. Le langage est inépuisable. C’est pour cela que je n’apprécie guère les critiques du langage, qu’elles viennent de l’au-delà ineffable du langage ou de l’en-dedans supposé fasciste de la langue. Les critiques du langage sont paresseuses : elles voient des êtres partout, même là où il n’y en a pas, et reprochent à ce qui n’en est pas de ne pas répondre à ce qu’elles projettent sur lui. Je suis de nulle part, c’est vrai ; chaque fois que je cherche un quelque part d’où je pourrais être, je m’aperçois que ce n’est pas chez moi, que je n’ai pas de chez moi, j’entends : pas de chez moi qui me précède. Ma condition est un exil sans patrie. Je suis de nulle part parce qu’il n’y a nulle part où je puisse retourner. Cet exil sans patrie, je le vis comme une absence d’origine, l’absence d’origines fixes, fiables, pour ainsi dire, celles qui facilitent les choses quand on se définit pour les autres : « Moi je suis… » Là, il y a une place vide, une inconnue : « Moi, je suis x ». Peut-être faudrait-il ainsi que je m’invente un pays, que je me façonne une île imaginaire, l’Ixie, dont je pourrais dire alors que j’en viens, et que j’y retourne dès que j’ai un peu de temps devant moi. Belle Ixie, ouvre-moi tes rivages, je m’apprête à toucher terre.