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Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pourquoi est-ce que j’écris ce que j’écris ? Je lis le descriptif d’un ouvrage qui me donne envie de lire l’ouvrage mais quand je lis les vingt premières pages de l’ouvrage je suis déçu par ce que je lis je me dis ah ce n’est que cela le problème ce n’est sans doute pas le livre c’est mon attente et mon attente n’en a rien à faire du livre elle attend quelque chose qui ne vient pas. J’ai eu envie de lire le livre parce que ces ouvrages à protocole me fascinent ou, du moins, m’intriguent, pour être plus précis ; ils ont une méthode, une ligne directrice, mais l’écriture n’est plus qu’une sorte d’esclave du concept et les auteurs de ces livres me semblent se contenter de remplir ensuite les trous laissés libres par le concept, le livre étant déjà écrit, l’écriture n’étant plus qu’une annexe du livre, en tout cas, c’est ce que me font penser les vingt premières pages du livre que je viens de lire. Hier, je me demandais si cela ne me rendait pas malheureux de n’aimer personne et, aujourd’hui, je me demande si cela ne me rend pas malheureux de ne rien aimer. Est-ce vrai que je n’aime rien ? Pas littéralement, non. Alors ? Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de répondre à la question, ce n’est pas ce que je voulais dire en commençant. Qu’est-ce que je voulais dire en commençant ? J’ai le sentiment de me retrouver face à la même insuffisance, encore et encore. Insuffisance multiple : souvent, de mes journées, je n’écris rien que ce journal ; l’indifférence dans laquelle j’écris ce journal ; indifférence qui est elle-même multiple : personne ne s’intéresse à ce journal, si j’arrêtais de l’écrire, cela ne changerait rien à la vie en général ni rien à ma vie en particulier. Mais est-ce bien vrai ? Cela non plus, je ne le sais pas. Alors, je me dis que, si je trouvais une idée suffisamment forte, je n’aurais plus qu’à m’assoir tous les jours pour écrire cette idée et, au bout d’un certain temps, j’aurais un livre. Est-ce que je veux déterminer l’indéterminé ? Non. Et ce journal est justement une terre d’accueil pour l’indéterminé, ne dût-il rien s’y passer, à proprement parler. Ce reproche d’une littérature conceptuelle (qui est comme de l’art conceptuel où le protocole de l’œuvre est l’œuvre), je me souviens qu’un éditeur me l’avait fait au sujet de mes Monstres littéraires parce que j’avais fait un résumé de certaines histoires en quelques mots à peine afin que le lecteur professionnel puisse se faire une idée de la chose et ait envie de lire mes histoires, ce qui n’avait pas marché, manifestement, mais ce n’était pas un protocole, c’était un résumé a posteriori, je n’ai jamais pensé ainsi les histoires avant de les écrire : un type se lève un matin et se met à écrire sur les vitres, le dénommé David Hume a deux montres identiques, ou je ne sais quoi. Et, me souvenant de ce reproche que l’on m’avait fait à mon sens à tort, je ne me dis pas que, peut-être, ce reproche, à mon tour, je le fais à tort, non, mais je déplore cependant tout ce que j’ai dû supporter comme humiliations, simplement parce que j’avais envie de publier des livres pour devenir écrivain. À présent que je sais que publier des livres et être écrivain, cela n’a absolument rien à voir, je me dis que je n’accepterais plus qu’on me traite de la sorte, mais évidemment, c’est trop tard, cette force de caractère, j’aurais dû l’avoir avant. Cette force de caractère aurait-elle changé quelque chose ? D’autres souvenirs me reviennent en mémoire avec ce même éditeur : la fois où je m’étais senti pris au piège, accablé de critiques sur mon travail de traducteur que je semblais ne pas mériter (il était question de l’expression « accumulate virtue » que j’avais traduite par « accumuler de la vertu », ce qui semblait trop abscons pour la lectrice, d’où les remontrances qu’on me faisait, mon travail posait problèmes, etc.), et cela ne répond pas à ma question. J’ai envie d’écrire une phrase comme celle-ci : Le passé vient un peu tard pour le présent, mais pas pour l’avenir. J’aimerais faire des choses que je ne sais pas faire, j’ai l’impression que cela m’aiderait à faire différemment des choses que j’ai l’impression de savoir faire, mais je ne sais pas si c’est exact, si ce n’est pas une idée farfelue de plus. J’essaie de dessiner mais, si je vois les choses, je crois que je n’ai pas le geste assez assuré pour donner aux choses que je dessine la forme des choses que je vois, ou alors il faudrait que j’accepte une forme différente, mais le style alors ne serait-il pas que la capitulation du geste dans la guerre que mon absence de technique a déclaré contre lui ? Crois-tu avoir de la technique en écriture ? Et c’est vrai que, si je me pose ainsi la question, je vois bien qu’elle ne veut rien dire, mais je ne sais pas si c’est parce qu’elle n’a pas de sens ou si c’est parce que l’écriture n’est pas un medium spécifique, elle fait avec ce que nous avons de plus ordinaire, à la fois très intime et communément public, — le langage. Est-ce que je réponds aux questions que je me suis posé tout à l’heure : Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pourquoi est-ce que j’écris ce que j’écris ? Je ne le crois pas. Et pourtant, ces questions étaient de vraies questions, j’entends : non pas des questions rhétoriques en ouverture d’assommantes jérômiades, des questions qui portaient sur la nature de ce que je fais, et le sens de ma présence ici, laquelle, de temps à autre, c’est vrai, me semble s’éterniser quelque peu. Et peut-être que la critique du livre en tant que concept est une façon de répondre à cette question, — par la négative. Mais je ne voulais pas de réponse « par la négative », pas plus qu’Ulrich ne voulait de morale négative. Ce que je me reproche, en somme, n’est-ce pas de ne pas avoir les idées que les autres ont eues et que je leur reproche d’avoir eues ? Est-ce que je les leur reproche parce que ils les ont eues et pas moi ? Il y a une tendance à délimiter le périmètre, laquelle est probablement l’effet de la croissance exponentielle du périmètre total des choses connues : personne ne peut plus embrasser toute l’étendue des choses connues sans tomber dans l’irrationalité la plus complète mais, ce faisant, réduisant le périmètre pour échapper à l’irrationalité la plus complète des embrassades globales, ne réduit-on pas excessivement le périmètre de ce dont on s’autorise à parler ? Ce qui m’intéresse, par exemple, moi, ce n’est pas ce qu’il se passe pendant un durée déterminée dans un espace déterminé (ce que je vois pendant un an, tous les jours, quand je regarde par ma fenêtre), mais mon expérience en tant qu’elle est ouverte de tous les côtés, du côté du moi et du côté du monde, et comment ces concepts (le moi, le monde) perdent leur sens connu — lequel ne veut pas dire grand-chose — pour prendre un sens nouveau, le sens non pas d’entités closes sur elles-mêmes, murs de l’incommunicabilité contre lesquels nous nous heurtons, mais ouvertures de l’expérience. Et, à présent, je me souviens des phrases auxquelles j’ai pensé, hier au soir, avant de m’endormir. Je les copie. Quand ces phrases me sont venues, hier au soir, j’étais dans mon lit et je me suis demandé s’il fallait que je me lève pour les écrire, et je ne l’ai pas fait. Je les copie, et je me demande : Ai-je encore quelque chose à dire ? Mais avais-je quelque chose à dire ? Ai-je simplement quelque chose à dire ? Les questions répondent aux questions, — c’est infini.