Je devrais prendre exemple sur Gérard Guégan. Ne pas me perdre dans les détestations. Faire plutôt œuvre d’admiration, non pas pour se perdre dans les autres, mais parce que c’est l’une des meilleures façons de se peindre soi-même. Encore faut-il, sans doute, avoir dit Va fan culo devant Giono à Manosque lors d’une excursion scolaire, ou avoir pissé dans le lavabo d’Hemingway, bien des années plus tard, ce qui n’est pas donné à tout le monde, avouons-le. À quel âge est-on sérieux déjà ? Dans le Chant des livres, il y a plein de figures comme ça, de grands écrivains, ou de moins grands, qui passent, et des villes aussi. Marseille de l’enfance. Pour comprendre la Marseille dont parle Guégan, comprendre ce qu’elle a de solaire et de toxique, de lumineux et de poisseux, de sublime et d’hideux, il faut y avoir grandi, je crois, et en être parti. Loin, le plus loin possible. Mais jamais assez loin. Ce n’est pas possible. Dans un chapitre de son livre, Guégan évoque cette scène géniale de Vivre sa vie, le film de Jean-Luc Godard, où Brice Parain parle à Anna Karina de la paralysie qui frappe Porthos dans les Trois mousquetaires (*) quand, soudain, alors que de toute sa vie cela ne lui était jamais arrivé, il se met à penser, et de la mort qui s’ensuit. Penser peut paralyser. Socrate le savait, qui ne manquait pas de torpiller ses interlocuteurs, comme un poisson. Guégan aussi, qui un jour, au champ de courses, nous raconte-t-il, moucha Bukowski. Penser, on n’y pense pas assez souvent, c’est une activité à part entière, il faut de l’entraînement, et qui n’en a pas, ce qui l’attend, c’est le trépas. J’aime cette façon que Gérard Guégan a de penser sa vie, de se mettre en scène dans son rapport aux autres, le tableau qu’il peint ainsi semble si loin de notre époque qu’on se sent envahi d’une nostalgie pour un monde que l’on n’a pas connu. Le monde dans lequel nous vivons, nous, c’est ce monde où, à Charleville-Mézières, les chocolats Rimbaud sont vendus dans des boîtes qui imitent la forme d’un livre. Et le monde entier est ainsi fait, à Salzbourg comme à Dublin. Des utopies passées devaient nous sauver de ce monde insensé, elles ont échoué. Demeurent seuls les livres, qui nous apprennent à vivre, à aimer, à penser. Au début de son récit, Guégan écrit : « Quand j’y réfléchis aujourd’hui, je me dis que, s’il existait un dieu des rattrapages, je le supplierais de me permettre de revenir aux premières pages de mon existence afin de m’approprier et d’incarner pour de vrai, les personnages des romans que je délaissais à regret lorsque mes parents me criaient d’éteindre ma loupiote. » La lecture du Chant des livres ne laisse aucun doute à ce sujet : le vœu a été exaucé.
(*) Erratum : Porthos ne décède pas dans les Trois mousquetaires, mais dans le Vicomte de Bragelonne.

Gérard Guégan, Le Chant des livres, Paris, Grasset, 2024.
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