Je me suis fait violence tout à l’heure. Nous remontions le boulevard, avec Daphné que j’accompagnais à la Schola, et dans la vitrine de la librairie, j’ai vu Au-delà du style, ces interventions que Morton Feldman a faites au festival de Middelbourg lors des trois dernières années de sa vie, interventions orales que j’ai traduites, il y a quelques années. Et je ne sais pas si c’est à cause de mon dernier échange de mails avec l’éditrice de cet ouvrage, échange au cours duquel je lui faisais remarquer qu’elle aurait tout de même pu indiquer que j’étais le traducteur du livre dont elle parlait dans cet entretien qu’elle avait accordé à un journal en ligne, ce à quoi elle me fit cette réponse effarante : « on ne peut pas tout citer », mais je me suis décidé à entrer dans la librairie. J’ai demandé qui s’occupait de la vitrine au libraire que je connais de vue et, je lui ai raconté que j’étais très heureux, chaque fois que je passe devant la librairie, comme j’habite dans le quartier, cela arrive assez souvent, c’est le moins qu’on puisse dire, de voir un livre que j’avais traduit exposé, mais que, comme j’étais aussi écrivain, il me semble que ce serait bien de mettre en vitrine les livres que j’écris. Et, étonnamment, le libraire ne m’a pas insulté, il ne m’a pas envoyé balader, non plus, non, il m’a demandé chez qui j’avais publié et ce que j’avais publié, je lui ai répondu, et il a cherché dans son logiciel (Ellipse, celui-là dont je me servais déjà quand je travaillais chez Grasset, avec toujours cette même interface beigeasse, bleu et rouge d’un autre temps, dégueulasse), et puis j’ai dit que je devais accompagner ma fille à la Schola et merci et au revoir. J’étais très content de moi parce que, contrairement à ce que je pensais à mon sujet avant d’entrer dans la librairie pour faire la remarque que j’avais à faire (cette remarque, je me l’étais déjà faite à plusieurs reprises dans ma tête sans jamais entrer vraiment dans la librairie pour la faire réellement, mais toujours et simplement en imagination), j’ai dépassé le simple stade de la vie imaginaire qui est la mienne pour passer à l’acte dans le monde réel. Et ce n’était pas désagréable, non. Ce n’était pas agréable, non plus, non, c’est vrai. Parce que c’est vrai que je trouve parfaitement vulgaire de se signaler de la sorte, d’attirer ainsi l’attention à soi, comme s’il fallait se vendre à la criée, et c’est probablement ce qu’il faut faire, je ne sais pas, pour avoir du succès, mais je ne sais pas faire, moi, je ne sais pas me vendre, je trouve que c’est dégoûtant, et je sais bien que cette forme d’élégance dans ce monde où il m’a été donné de naître n’est pas dans le ton de l’époque, mais qu’y puis-je ? Ce n’est tout de même pas de ma faute. Alors, contrairement à ce que j’ai écrit ici même il y a quelques mois de cela, je me suis fait violence et j’ai fait ce que je viens de raconter, et je n’ai aucun doute à ce sujet, cela semblera parfaitement ridicule à quelqu’un de normal, quelqu’un qui a l’habitude d’aller au-devant de la vie, de parler fort, de faire du bruit, de se faire remarquer, d’attirer l’attention à lui, mais moi, je ne suis pas comme ça, ce n’est pas que je ne me trouve pas génial — je sais que je suis génial — mais, pour moi, les livres — les bons livres, cela va de soi, les autres ne devraient même pas exister, on ne devrait pas les écrire et encore moins les publier, ce qui réduirait la production littéraire mondiale de 99,9% environ — les livres se suffisent à eux-mêmes, tout ce qui les entoure (la Presse, la Promotion, la Vente, que sais-je encore ? ) est une répugnante prostitution. Et l’idée d’en participer me dégoûte tout bonnement.