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Je vote Daphné. C’est-à-dire : la seule raison pour laquelle je me déplace est Daphné. Si Daphné n’était pas en âge de comprendre ce que c’est que la démocratie, une élection, le droit de vote, etc., je ne me déplacerais tout simplement pas pour voter. Mais, comme Daphné est en âge de comprendre tout cela, je dois me montrer responsable, et je vais voter. Blanc. Évidemment. Si le vote blanc était noir, je voterais noir, mais le vote blanc étant blanc, je vote blanc, ce n’est pas une question de couleur, c’est une question de. Une question de quoi ? C’est parfaitement hypocrite d’aller voter pour Daphné, j’en ai conscience, mais c’est tout de même ce que je fais. Et je sais que lui monter le bon exemple tout en ne croyant pas un seul instant en ce sur quoi porte cet exemple est faux, mais puis-je faire autrement ? Oui et non. Ce que j’essaie de lui transmettre, en vérité, ce ne sont pas mes croyances — mes opinions politiques, comme on dit, mon : « Moi, tu vois… » —, c’est la compréhension de la procédure qui permet aux citoyens d’un pays libre comme la France de s’exprimer pour élire leurs représentants. Et, en réalité, ce que je fais n’est pas hypocrite, c’est même tout sauf hypocrite : si les gens (les « citoyens ») n’essayaient pas d’imposer leurs croyances aux autres mais essayaient plutôt de comprendre quelle est la meilleure forme que l’intérêt général, et donc le gouvernement, peut prendre, alors le vote — à la fois le sens de l’acte et l’objet du vote, le pourquoi et le pour qui — aurait du sens (j’ai d’abord écrit « aurait de nouveau du sens », mais je crois que ce « de nouveau » est une pure fiction historique, et puis, ce n’est pas ce que je veux dire) ; — ce serait prendre le pouvoir non pas au sens de s’en emparer, mais de le rendre dans la déprise de ses croyances, le dépassement des oppositions, le dépassement de la nature même de l’opposition. L’intérêt général est le dépassement du conflit, la compréhension qu’une politique qui s’organise dans la lutte, l’opposition de croyances contraires se voue à l’échec. Pourquoi ? Parce qu’elle se fonde sur la croyance selon laquelle, au terme de la lutte, la vérité est révélée aux camps en lutte. Or, cette croyance est une illusion messianique : au terme de la lutte, il n’y a rien, absolument rien, au mieux une autre lutte, une autre lutte, et ainsi de suite. Ce n’est pas que lutter soit vain en soi — lutter contre l’oppression est juste —, c’est que le terme de la lutte ne révèle rien de plus que la victoire, laquelle peut être bonne ou mauvaise, tout dépend de qui triomphe de qui, mais en soi n’a aucun sens méta-historique : au terme de la lutte, le sens de l’histoire ne nous sera pas révélé et, en vérité, nous ne serons pas plus avancés qu’au début, pas plus avancés qu’avant la lutte. Dans certains cas, nous nous donnerons des outils pour dépasser la lutte — ce que l’organisation républicaine de la démocratie permet de faire —, mais cela ne participe d’aucune nécessité, et ce, d’autant moins, que même l’organisation républicaine de la démocratie ne garantit pas le dépassement de la lutte, elle en donne le moyen, mais pas la fin. Le terme réel de la politique est la fin de la politique. Or, loin d’atteindre à elle, la politique ne conduit jamais qu’à plus de politique, y compris sous ses formes les plus dévoyées, comme le montre sans doute aucun l’époque à laquelle nous vivons où l’omniprésence de la politique (pas un jour sans que le chef ne mette en scène sa geste) ne produit rien que le rejet de la politique, lequel n’est pas la fin de la politique, mais son maintien négatif, autoritaire. Et puis, de toute façon, quoi que je fasse, c’est toujours la même histoire : au bureau de vote n° 017 — signe pourtant symbolique s’il en est — de la rue Littré, on m’appelle « Monsieur Orsini ». Or, ce n’est même pas tant que je le déteste, cet Orsini, ni que je ne puisse le reconnaître comme mon double parfait, à la fois mon ennemi et mon ami, c’est que, au regard de la loi, lui, ce n’est tout bêtement pas moi. La voici, in fine, la vérité : jamais rien ne nous sera révélé. A voté.