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À haute voix, Daphné, qui ne parle pas italien, lit le livret de Rigoletto. Un peu plus tard, je ferme les yeux et songe que j’aime mieux la voix étrange de cette enfant de huit ans qui ne connaît pas la langue qu’elle parle mais découvre, la parlant, la réalité de l’univers, et pourrais me satisfaire de n’entendre qu’elle plutôt que tous ceux qui, croyant savoir de quoi ils parlent, et comment le dire, faisant comme si la langue n’existait pas, donc, racontent n’importe quoi. Il est vrai que j’ai un peu trop regardé la télévision, cette semaine. Est-ce pour cette raison que, depuis avant-hier, je suis si fatigué ? Est-ce la télévision qui m’a rendu malade ? Ce matin, en parcourant les réseaux sociaux (pourquoi ?), je découvre la vidéo d’un type qui, à la télévision, explique que les gens sont racistes parce qu’ils regardent la télévision. Il faut dire qu’il est devenu célèbre en publiant des vidéos de lui où on le voit se battre avec d’autres personnes. Et je ne comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi je m’inflige cela. Malgré la fatigue, un peu plus tard dans la matinée, je m’astreins à sortir marcher une heure. Et, malgré la fatigue, ne cesse de penser. Se fiant à un certain nombre d’idées préconçues, on peut être enclin à penser que, à mesure que l’on avance dans la vie, fort de son expérience, on comprend de plus en plus de choses, mais c’est exactement le contraire : plus je vis et moins je comprends. J’allais dire : « la vie », mais c’eut été absurde, ce n’est pas « la vie », c’est ce que je fais sur terre, ce que nous faisons tous sur terre. Je pourrais dire, comme cela est commode, je pourrais le dire en effet : « La vie n’a pas de sens », mais cette phrase elle-même n’a pas de sens, la vie n’étant pas quelque chose qui est susceptible d’avoir ou de ne pas avoir du sens, ce qui a du sens, ce sont les phrases que nous prononçons au sujet de la vie et par lesquelles nous croyons pouvoir dégager quelque chose comme un sens de la vie. Dans l’Énergie spirituelle, Bergson fait explicitement une telle comparaison : « je crois bien que notre vie intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase unique entamée dès le premier éveil de la conscience, phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points. » Étrange idée, n’est-ce pas ? Comme si la conscience parlait toute seule sans jamais s’interrompre, comme si c’était toujours la même personne qui parlait, et se parlait à elle-même. On pourrait ranger les philosophies selon les conceptions qu’elle se font de la « voix intérieure » (plutôt que de la « vie intérieure » comme le dit Bergson). Platon, par exemple, la concevait comme un dialogue (la pensée, écrit-il je ne sais plus où, est le dialogue intérieur de l’âme avec elle-même). Mais c’est toujours « avec soi-même » que l’on parle. Or, si c’est pour me parler à moi-même, à quoi bon parler ? Ne sais-je pas déjà tout ce que je sais ? Cela ne précède-t-il pas le langage ? Ou alors faut-il que je m’entende parler de ma voix intérieure pour savoir ce que je pense ? Et, dès lors, si je me parle, n’est-ce pas pour me contredire ? Parler à un autre que moi, être un autre que moi, être cet autre que moi, ces innombrables autres que moi ? Quand je dis « je », ce n’est pas un autre qui parle, mais d’innombrables autres, et peut-être même que, dans une même phrase, le moi qui commence à parler et celui qui finit la phrase ne sont pas les mêmes mois, mais des autres, des « je » chacun à sa façon à soi. C’est vrai que Bergson ne parle pas de « vie », mais de « vie intérieure », mais je me suis toujours demandé : à l’intérieur de quoi ? Au fond (au fond de quoi ?), n’est-ce pas là l’expression la plus pure du dualisme : à l’intérieur de mon corps, il y a une voix, et c’est moi qui parle ? Le problème, je l’ai déjà évoqué, c’est qu’il me semble que notre langue est essentiellement dualiste et que, ainsi, nous ne pouvons parvenir à exprimer autre chose que le dualisme que par la négative. Comment dire, par exemple, que la voix que j’entends dans ma tête, non seulement n’est pas dans ma tête, mais qu’elle n’est pas à l’intérieur par opposition à la voix que tu entends quand je te parle à haute voix et qui serait extérieure, traçant ainsi une limite entre l’intérieur et l’extérieur, une vie intérieure et une vie extérieure ? À l’intérieur, et c’est soit dit en passant l’expérience qui se trouve à l’origine notamment d’à la Recherche du temps perdu, à l’intérieur, il y a le monde, tout l’univers. Ou mieux : le moi et le monde sont les deux surfaces d’une sorte de figure géométrique qui, un peu comme un gant infini, mais sans fermeture, sans envers ni endroit, sans limites de quelque nature que ce soit, se retournent sans cesse sur elles-mêmes, s’inversent, s’échangent, se convertissent l’une dans l’autre, sont le miroir l’une de l’autre. De même que la vie ne va pas uniquement dans un sens, du début à la fin, mais de la fin au début, dans le souvenir, de même le moi n’est pas dedans et le monde dehors, il n’y a pas de position d’intériorité ni d’extériorité, pas de relations de type « être-dans », tout est susceptible sans cesse de se tourner et de se retourner dans tous les sens.