20624

Je ne sais pas ce qui est le pire : dans une frénésie de puissance, aveuglé par le fantasme de la maîtrise et une foi illusoire en la liberté de la volonté, clamer que tout est politique ou, face à sa nudité, tenter de sauvegarder la virginité pathétique de sa fausse conscience en réclamant dans un hypocrite appel que l’on n’instrumentalise politiquement pas la réalité. La réalité de la réalité, c’est que, même dans ce qu’elle de plus social, la réalité n’obéit pas à nos désirs, n’est pas l’effet produit par notre volonté. Quand, à cause de sa religion, la jeune fille est violée (elle a l’âge des fleurs de Balbec), on peine à trouver des mots pour décrire la réalité de la réalité alors que les plus simples, les plus précis, les plus justes sont à notre disposition : c’est humain. La réalité de la réalité, c’est le théorème de l’amorphisme humain de Musil qui la décrit sans doute le mieux. Et toutes nos tentatives pour dissimuler la réalité derrière le voile de notre fausse conscience ou la contenir d’une main volontaire dans les limites de notre maîtrise sont l’expression de la  lâcheté qui est la nôtre quand nous refusons de reconnaître cette réalité, la réalité de cette réalité. Dans l’ébauche datée de 1923 d’un essai intitulé « l’Allemand comme symptôme », Musil écrit : « C’est l’informité même de sa nature qui oblige l’homme (den Menschen) à épouser des formes, à adopter des caractères, des coutumes, une morale, un style de vie et tout un appareil d’organisation. Chacun de nous a pu entendre dire que, dans notre époque de machinisme, ce sont les machines qui commandent l’homme : on a expliqué ainsi les horreurs de la guerre et de la politique. C’est très vrai : on voit puissance et impuissance s’y combiner. L’extrême cruauté de notre forme d’organisation économique et politique, ressentie par l’individu comme une véritable agression, n’est à ce point inéluctable que parce qu’il n’aurait, sans elle, ni consistance, ni possibilité d’expression. On peut dire en effet que l’homme n’existe que par l’expression, laquelle, à son tour, se constitue dans les formes de la société. (C’est, en fait, une symbiose.) » [Essais, p. 353.] Dans l’Homme sans qualités, Musil fait le récit du procès de Moosbrugger, coupable d’avoir assassiné sauvagement une prostituée. C’est ce que, dans notre vocabulaire actuel, nous appellerions volontiers un « fait divers », et le fait que Musil lui accorde une telle importance n’est pas anodin : avec Moosbrugger, sorte de pauvre vagabond alcoolique torturé, se pose la question de la responsabilité du coupable, et l’on comprend à la lumière de passages comme celui que je viens de citer le rôle que, dans l’économie du roman, un tel personnage est amené à jouer. La symbiose dont parle Musil à la fin du passage met bien en évidence la relation réciproque entre l’individu et la société dans l’absence de formes. Et, en un sens, on pourrait dire que, dans la mesure même où l’être humain n’a pas de forme, la société non plus n’en a pas, ou plutôt qu’elle n’a de forme que parce que l’être humain n’en a pas, d’où la rigidité terrible de la forme de la société. Le fait divers manifeste dans toute sa brutalité, toute sa cruauté, sa crudité aussi — sans la médiation rassurante de la conscience —, l’interaction entre l’individu et la société, l’être humain et la forme qu’il prend pour pallier son absence de forme. Toutefois, reconnaître que nous n’avons pas de forme pourrait aussi nous permettre d’épouser une forme qui échappe au déterminisme dur, inhumain de la société. Le fait que nous soyons capables de tout en tant qu’êtres humains, du meilleur comme du pire, dessine les contours d’une sorte de minimum moral : il faut nous tenir droit et sur nos gardes parce que le pire arrive toujours et qu’il ne nous est pas permis de simplement détourner le regard, — nous ne le devrions pas. Dans l’Homme sans qualités, précisément, Ulrich ne le fait pas, mais ne traite pas non plus le cas Moosbrugger comme un pur fait divers scandaleux, il l’inscrit au cœur même de sa description de l’effondrement du monde. Nous ne pouvons pas nous faire les historiens du futur parce que l’avenir n’existe pas. L’histoire, autrement que comme document, ne nous précède pas ; nous nous faisons nous-mêmes. Et, notre absence de forme nous autorise aussi à nous donner la meilleure. L’espoir d’un progrès moral n’est tout simplement pas quelque chose à quoi nous pouvons renoncer.