Cependant que je traversais le cimetière, je me posai une question et, depuis, je l’ai oubliée. C’était une question double, comme ces phrases que je formule un peu trop souvent, peut-être, et que j’aie une idée assez claire de la structure de la phrase, de sa forme, mais une idée vraiment floue de son contenu, en relation à ce que j’ai écrit hier au sujet de l’amorphisme humain, cela ne manque pas d’une certaine ironie, un peu comme si, l’être humain n’ayant pas de forme, au fond, tout ce qui l’intéressait, c’étaient les formes (à tous les sens du terme). Cependant que, traversant le cimetière, je formulais la question, je me disais que cette question, on ne pouvait pas y répondre, non que ce fût une fausse question, mais parce qu’elle n’appelait pas de réponse, pas de réponse à elle-même, en tant que question, mais une sorte d’interrogation plus générale au sujet de l’existence, du monde, de la position que nous occupons ou n’occupons pas, mais pourrions ou ne pourrions pas occuper, en tant que nous sommes des êtres humains dans un monde que nous avons en grande partie façonné. Et cela aussi, que je me souvienne du sentiment qu’a causé en moi le fait de poser la question mais non la question elle-même, cela aussi est quelque peu ironique, comme si l’essentiel, tout en me montrant constamment sa silhouette, se dérobait à mon regard, mettait un point d’honneur à le faire, ma mémoire se jouant de moi, jouant avec moi. La question elle-même n’était-elle pas, déjà, une fausse question ? C’est-à-dire : n’ai-je pas entendu, comme cela m’arrive et comme je l’ai déjà écrit, que le question que je posais, je la posais avec une intonation qui parodiait ce journal que je tiens, comme si la voix que j’entendais était en train de lire ce journal que j’écris, mais que je n’avais pas encore écrit pour aujourd’hui. Je l’ai déjà écrit, mais c’est vrai qu’il m’arrive non seulement d’écrire ce journal avant de l’avoir écrit, de formuler des phrases avant de les mettre par écrit, mais aussi de me parler à moi-même comme si j’étais en train d’écrire ce journal alors que je suis en train de faire autre chose qu’écrire ce journal. En revanche, et il me semble intéressant de le noter, quand j’écris ce journal, je n’entends pas les phrases comme je les entends quand je me parle avec la voix que je prête à l’écriture de ce journal. De toutes ces voix, pourrais-je être enclin à me demander — de toutes ces intonations, de tous ces tons de voix, de toutes ces dictions —, laquelle est la mienne ? Eh bien, je crois que cela n’a pas de sens, pour moi, de me poser la question en ces termes : toutes ces voix sont la mienne. On est toujours un peu surpris, la première fois que l’on entend sa voix, ce n’est pas ce à quoi l’on s’attend, et pourtant, c’est ce à quoi l’on s’attend. La première fois que j’ai entendu ma voix, je me suis senti très mal à l’aise, et pendant longtemps, j’ai refusé d’entendre ma voix. Est-on aussi embarrassé par son image ? Je ne le crois pas. Pourtant, l’image narcissique (reflet dans le miroir, qu’il soit d’eau ou bien de glace) que l’on a de soi-même est aussi déformée que l’écoute que l’on a de sa propre voix. La voix est-elle quelque chose de plus intime que l’image ? Possible : l’image n’est pas quelque chose que j’émets, c’est quelque chose qui apparaît. Je ne peux pas cacher mon image (je peux la cacher derrière une autre image qui fait voile), mais je peux me taire : je peux retirer ma voix de la circulation tandis que, dès que je circule, je me montre, me fais voir, c’est-à-dire. Bien plus que les images de moi, les écoutes de ma voix (celles que je suis le seul à entendre parce que je les entends sans parler à haute voix, « à autre voix », ai-je tout d’abord écrit, et c’était vrai) me font entendre les multiples versions de moi-même, versions dont il serait vain, et faux, contrairement à la doxa de notre temps, de vouloir dégager la meilleure d’entre elles, « la meilleure version de moi-même ». Il n’y a de meilleure version de personne : à la fin, il y a une version terminale, mais jouit-elle d’un quelconque privilège par rapport aux autres ? voilà qui est douteux. De ce que je me disais cependant que je me parlais dans le cimetière, j’ai tout oublié, ou presque, mais je n’ai pas oublié la voix qui était la mienne et n’était pas la même me parlant, et je sais que ce n’est pas celle avec laquelle je parle à présent que j’écris. Toutes ces voix qui m’habitent sont des personnes et, dans ma tête (c’est une façon de parler), il y a tout un petit peuple qui s’exprime : c’est pour cela que je ne dois rien rejeter de ce qu’il s’y passe, — là est mon royaume. Est-ce vrai que ce n’est qu’une « façon de parler » ? Je ne sais pas. Quelquefois il me semble que oui et quelquefois il me semble que non, mais est-ce la même voix qui dit que oui et qui dit que non ? Il faudra que je me montre attentif à la question.