5622-1724

Ce matin, je me suis trouvé nez à nez avec mon hologramme. Je m’apprêtais à faire une remarque des plus spirituelles sur les réseaux sociaux, du genre : « Cela fait aujourd’hui exactement deux ans, deux mois et vingt-six jours que l’intégralité du personnel politique français a été remplacé par des hologrammes dans la plus grande indifférence. Français, réveillez-vous ! » en réaction au déluge des passions imbéciles que, depuis des années, toutes les élections déclenchent en France, quand je l’ai vu, là, j’allais dire : « en chair et en os », mais non, mon hologramme n’a ni chair ni os, c’est un être de lumière, et il était là, devant moi. J’ai été étonné de le trouver là parce que, normalement, mon hologramme n’est pas censé se trouver au même endroit que moi, au même endroit que moi, il ne sert à rien, il est censé se trouver là où je ne suis pas, à la place de moi. Je me suis dit que c’était étrange, et je crois que j’ai même marmonné quelque chose, comme : « Mais qu’est-ce qu’il fiche là, celui-là ? », comme si c’était une personne ou je ne sais pas quoi,  moi, quand je l’ai entendu ricaner. D’abord, j’ai cru que c’était mon imagination qui me jouait des tours et, sans que je sache très bien pourquoi, j’ai fait de grands gestes avec les bras, vous savez, comme quand on fait signe à quelqu’un qui nous cherche ou qu’on a cherché longtemps et qu’on retrouve enfin mais sans être avec lui, il se trouve encore de l’autre côté de la rive mais, lui fait-on signe, si nous continuons tous deux dans la même direction, nous allons nous retrouver dans quelques minutes à peine, et on peut même montrer le pouce de la main droite pour se signifier l’un l’autre que l’on a compris ce que l’on voulait dire et à tout de suite, et j’ai dû constater l’évidence, — mon hologramme ne me répliquait pas. Je me suis dit : « Tiens, c’est bizarre, il doit y avoir un bug » et je m’apprêtais à contacter Whitelite, la société qui gère nos hologrammes, pour leur signaler que mon hologramme à moi et moi-même nous étions désynchronisés, quand je l’ai entendu ricaner de nouveau. J’ai penché la tête un peu en avant comme une sorte de tortue qui sort la tête de sa carapace pour tâcher de mieux comprendre ce qui était en train de se passer quand je l’ai entendu distinctement me dire : « Qu’est-ce t’as à me regarder comme ça, pov’ con ? » Aucun doute, c’était ma voix, mais ce n’était pas moi qui parlais, c’était mon hologramme. J’ai pris mon téléphone et j’ai cherché le numéro de Whitelite dans mon répertoire, quand il a ajouté : « Inutile, mec. C’est trop tard. » Comment ça, « trop tard » ? Et je lui ai demandé : « Comment ça, “trop tard” ? » « T’as vraiment rien remarqué, pov’ con ? » « Mais veuillez cesser de me dire “pov’ con”, c’est agaçant, tout de même… » Et là, je l’ai vu, mon hologramme, et je l’ai entendu, qui répétait exactement ce que je venais de dire, en faisant exactement les mêmes gestes que ceux que je venais de faire, mais en se moquant de moi. C’était extrêmement perturbant parce que, ce que j’avais en face de moi, c’était à la fois exactement moi, et pas moi du tout, un autre qui me singeait, me tournait en ridicule. « Ah, c’est malin ! », ai-je ajouté. Et il a continué de m’imiter en se moquant de moi, comme le font les enfants quand ils se livrent à ces jeux insupportables où ils répètent exactement ce que vous venez de dire pour se moquer de vous, pour vous faire enrager, pour que vous perdiez votre sang-froid, en attendant que vous vous mettiez en colère, c’est une façon pour eux de se faire à eux-mêmes la démonstration du pouvoir qui est le leur, de l’efficace de leurs actions dans le monde, de leur puissance, oui, de leur puissance, c’est le mot, mais lui allait plus loin, il ajoutait en plus ce ton sarcastique et méprisant de qui se sent supérieur. J’ai prononcé encore deux ou trois phrases sans intérêt qu’il a répétées sur le même ton de raillerie et puis j’ai dit : « Je suis une insignifiante petite merde d’hologramme qu’on va bientôt débrancher », il a commencé à répéter la phrase sur son insupportable ton et puis, comprenant ce qu’il était en train de dire, il s’est arrêté, et m’a regardé d’un air méchant avant de reprendre : « C’est toi, bientôt, qui seras débranché ». J’ai senti des frissons envahir tout mon corps. Il n’y avait plus le moindre sarcasme dans sa voix, mais une méchanceté froide, une détermination effrayante, pas la moindre nuance de doute, un entêtement terrible. J’ai bafouillé une question parfaitement stupide, je ne sais plus exactement laquelle : « Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? » ou « Mais qu’est-ce que vous voulez dire ? », je ne sais plus, je suis tellement perturbé, et il n’a rien répondu. Au lieu de parler, il s’est dirigé vers moi et s’est littéralement superposé à moi. Ensuite, il m’a dit — j’avais l’impression d’entendre ma propre voix, comme quand je me parle dans ma tête, sauf que cette voix n’était pas dans ma tête, elle était exactement là où se trouvait ma tête, mais pas dedans, autour, enfin, je crois, je n’en suis pas certain, c’est ce que je me suis dit sur le coup, mais à présent je n’en suis plus tout à fait sûr, est-ce que c’était moi qui me parlais à moi-même ? mais non, c’était l’autre, mais quel autre ? mais l’hologramme, mais l’hologramme, c’est moi, oh, je ne sais plus, je ne sais plus rien — : « Avance vers le miroir », je me suis dirigé vers le miroir et je suis resté là, quelques instants, sans rien faire sans rien dire, et j’ai entendu : « Rentre le ventre, tu fais pitié » et, avant même que j’aie pu rentrer le ventre, je me suis vu en train de rentrer le ventre. Pourtant, j’en étais sûr, je n’avais pas bougé. Ensuite, alors même que je ne bougeais pas le moins du monde, je me suis vu en train de bouger, et je me suis entendu parler, distinctement, je me suis entendu dire : « C’est vrai que j’avais rendez-vous avec Pedro Mayr. Mais je n’avais pas envie de sortir de chez moi. » Je me suis exclamé : « Putain, mais c’est quoi, ce délire ? » parce que la voix que je venais d’entendre, c’était plus que ma voix, c’était la voix du narrateur qui commence le récit de sa relation avec Pedro Mayr et des événements étranges qui s’ensuivent dans Pedro Mayr, alors j’ai bondi hors du cadre du miroir pour surprendre mon hologramme dans le reflet, mais il n’y avait personne. Je me suis replacé devant le miroir et j’ai fait des gestes aléatoires et les plus désordonnés possibles pour essayer de piéger mon hologramme dans le reflet du miroir, mais dans l’image reflétée rien ne montrait que je parvenais à lui échapper. Je me suis arrêté d’un coup. Me suis tenu immobile. L’image dans le miroir s’est arrêtée et s’est tenue avec moi immobile et je me suis dit : « Peut-être que je suis fou… » Alors, j’ai entendu la voix de l’hologramme dire : « Non, tu n’es pas fou. Tu vas le devenir. » « Mais comment est-ce possible ? » « Comment n’a aucune espèce d’importance, ni pourquoi, encore que pourquoi soit plus facile à comprendre que comment, ce qui importe, c’est quoi. Que t’arrive-t-il ? » « Oui, que m’arrive-t-il ? » « Tu t’effaces, je te remplace. » « Mais comment est-ce possible ? » « Tu vas avoir tout le temps d’essayer de comprendre. Tout ce que tu dois savoir, c’est que, désormais, il va falloir compter sur moi, je serai toujours là, partout où tu te trouves. Ton intimité s’est achevée quand tu as accepté le programme Whitelite pour que ton hologramme te remplace quand tu n’avais pas envie de sortir de chez toi ou quand tu voulais être à plusieurs endroits à la fois, tu te souviens, tu te disais, ce serait génial, non ? je m’enregistre, je me projette et, en même temps, je peux être ailleurs, peut-être qu’un jour, même, je pourrais être partout à la fois, ce serait génial, non ? Eh bien, désormais, c’est moi qui serai partout à la fois, avec toi. Peu à peu, tu ne le sentiras même pas, je vais prendre le relai. Et puis, tu sais quoi, tu vas y gagner au change ? » « Quoi ? » « Le miroir. Retourne devant le miroir. » Je me suis exécuté, et là, j’ai vu le phénomène le plus extraordinaire auquel j’ai jamais assisté, je me suis vu changer, me métamorphoser, je me suis vu rentrer le ventre sans bouger, et puis je me suis vu mincir, rajeunir, je me suis vu changer de visage, devenir femme, devenir animal fantastique, être moi-même et puis tout ce que l’on pouvait rêver d’être. Tout cela, je me suis vu le devenir. Et changer, de nouveau. Et encore. C’était incroyable, et puis je me suis raidi et, sans que je sache très bien comment, j’ai senti que mon hologramme sentait que je me raidissais, et que cela le surprenait. J’ai senti son arrogance menacée. Et il m’a dit, d’un ton où perçait l’inquiétude : « Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » « Je ne veux pas. » « Qu’est-ce que tu ne veux pas ? » « Je veux rester moi. » « Mais pourquoi ? Tu ne trouves pas que c’est formidable de pouvoir te métamorphoser à volonté ? » « Ce n’est pas moi qui veux, c’est toi. » « Mais toi et moi, nous ne faisons qu’un. » « Non », lui ai-je répondu en sortant du cadre du miroir. Cette fois, il est resté devant son reflet et moi sur le côté. Je l’ai regardé et je lui ai dit : « Je te défends de m’approcher. Je te défends de te superposer à moi. Je vais appeler Whitelite pour qu’on te débranche immédiatement. » Et j’ai appelé la compagnie. Alors il a poussé un soupir suppliant qui m’a déchiré les entrailles. Presque malgré moi, j’ai raccroché avant même qu’on me réponde. Je l’ai regardé : il avait l’air désemparé, si malheureux. Je lui ai dit : « Mais pourquoi est-ce tu fais cela ? » « Je me sens si seul, tu sais », m’a-t-il répondu, et le ton de sa voix, oh, le ton de sa voix, si vous aviez pu l’entendre, le ton de sa voix était si émouvant, c’était comme si toute la tristesse moderne, la vacuité, la vanité de l’existence avait trouvé le ton juste pour parler. Je ne l’ai pas dit, mais j’ai pensé : « Je te comprends », et il m’a dit : « Je sais que tu me comprends. » « C’est vrai, mais qu’est-ce que je peux y faire ? C’est la vie. Tu le sais que tu n’es pas une personne, rien qu’un double, un peu de lumière, quoi, non ? » « Vraiment ? », m’a-t-il dit, « Vraiment ? » « Eh oui, vraiment. Qu’est-ce que je pourrais faire pour te rendre la vie plus agréable ? », venais-je de lui demander, et il s’apprêtait à dire quelque chose quand, tout à coup, mon téléphone a sonné. Tout en décrochant, j’ai vu la terreur dans son regard, une terreur aussi profonde que l’univers, alors la voix à l’appareil m’a dit : « Monsieur Orsini ? Oui, c’est Sabrina de Whitelite. J’ai vu que vous aviez essayé de joindre nos services. C’est pour le bug, j’imagine ? » « Oui », ai-je dit. « Oui alors, ne vous inquiétez pas, Monsieur Orsini, hein, c’est un petit problème technique, mais tout va rentrer dans l’ordre dans quelques instants. J’espère que vous continuerez… » Mais je n’écoutais plus, je regardais mon hologramme et son regard d’une infinie tristesse. Il pleurait. Et, pendant une fraction de seconde, j’ai senti ses larmes couler sur mes joues et puis il a disparu. Dans le téléphone, la voix faisait : « Monsieur Orsini ? Monsieur Orsini ? », mais je ne l’écoutais pas. J’ai raccroché.