Pour passer à l’acte, je décide de ne rien faire. Comme Pascal, et m’endors. Qu’est-ce qui me tire de mon sommeil ? Je ne sais pas, — un bruit, quelque chose, rien, tout, n’importe quoi. Dormant, j’eus le sentiment d’avoir compris quelque chose et, au réveil, cela ne veut plus rien dire du tout. C’était net, pourtant, si clair, si vaporeux aussi, si beau, cela ne fait aucun doute. C’est le dernier mercredi de l’année (scolaire) que Daphné et moi nous prenons notre petit déjeuner ensemble. Je lui dis. Elle me répond : « notre déjeuner ». Oui, lui dis-je, petit [plus loin] déjeuner. Au sens de : en tête-à-tête. Elle acquiesce. À table, m’inquiétant d’une remarque faite par les parents de la meilleure amie de Daphné à la restitution de l’atelier orchestre au conservatoire, samedi dernier, remarque d’après laquelle, avant, on apprenait le passé simple dès le CM1 et, désormais, pas avant le CM2, j’interroge Daphné qui récite les verbes être, avoir, aller au passé simple, et puis je fais quelques petites phrases pour lui montrer comment on emploie le temps, la concordance avec l’imparfait, dont l’une dit : « Daphné était en train d’écouter Rigoletto dans sa chambre quand son père vint lui dire : “Allez, il est l’heure d’y aller. » Elle sourit, je vois son regard s’illuminer, elle dit : « Continue. » Mais non, ce n’était qu’un exemple. Non sans une légère difficulté, je déplie les jambes. C’est ainsi que je m’étais endormi : en position mi-assise mi-allongée, le dos appuyé contre la tête de lit, et les jambes repliées contre mon ventre. Tout en écrivant, je me rends compte que je ne suis pas très bien réveillé. Non que j’écrive dans un état de quasi sommeil, mais je ne suis pas tout à fait là où je suis et je tente de formuler une phrase dont j’ai eu l’idée avant de m’endormir (avant d’aller chercher Daphné à l’école à onze heures et demie, précisément, même). Je venais de passer un temps trop long à m’absorber dans la vie politique de mon temps et je commençais à ressentir une sorte de tension nerveuse bien trop forte à mon goût, quand soudain je pensai au fragment « Divertissement » des Pensées (« j’ai dit souvent, etc. »). J’enlevai alors mes lunettes, je fermai les yeux et ne fis rien. Pas méditai, pas réfléchis, non, ne fis rien. Ensuite, je me suis demandé si, quand il écrivit ce passage, Pascal pensait vraiment ce qu’il disait, si vraiment il pensait qu’il fallait rester dans une chambre sans rien faire et, bien que je n’aie pas la réponse à cette question, il m’a semblé que c’était la meilleure chose à faire et que c’était cela que devait être une vie philosophique : passer à l’acte et ne rien faire. Pascal n’ignore pas les contingences de l’existence (« Un homme qui a assez de bien pour vivre… », écrit-il), mais il insiste sur le plaisir qu’il y a à demeurer chez soi. N’est-ce pas une idée extraordinaire que Pascal a eue là ? La vie mondaine n’est rien et la solitude, tout. Sublime asocialisme, non de punition mais de plaisir, non d’inadaptation mais de vérité.