Fatigué, — fatigué ? en colère, surtout, oui, surtout en colère. Ce monde est délirant, me dis-je. Et à un moment, j’en viens à cette conclusion temporaire : « Ce qui est étonnant, c’est que 72% des gens ne votent pas déjà pour le RN ». Conclusion décevante, en effet, d’autant que le vote RN n’est pas une solution, c’est un problème — c’est le symptôme, pas la pathologie. Mais enfin, voter tout court n’est pas une solution non plus. Est-ce un problème ? De quelle pathologie le vote serait-il le symptôme ? N’est-ce pas R. qui me confiait dans sa dernière lettre n’avoir jamais voté de sa vie ? Heureux homme, un sage, selon mon goût. De quoi le vote RN est-il le symptôme ? Je ne sais pas, — de la France ? Comment en serait-il autrement ? Je suis en colère, mais je suis fatigué aussi, ne l’oublions pas. J’ai besoin de changer d’air. Et, étant donné que j’ai le luxe de le pouvoir, je le ferai dans une dizaine de jours. En attendant, eh bien, en attendant, il va falloir que je serre les dents. M’en étant allé voter la semaine dernière — je veux dire : pour une candidate —, en toute incohérence, il va falloir que j’y retourne dimanche. En ai-je envie ? Mon Dieu, non. À mes heures perdues, je rêve d’un retour à la monarchie absolue de droit divin. La faille du plan ? Plus personne ne croit en Dieu. Enfin, le dieu des chrétiens (chacun le sien). Même pas moi. Enfin, je crois. C’est vrai que, de temps à autre, je caresse la perspective d’une conversion au catholicisme, mais dans un monde perdu, qui peut sérieusement croire en quelqu’un qui s’est pris pour le chemin ? Quelle solution ? Pas de solution, que des problèmes. Et la vérité, c’est qu’on ne résout pas les problèmes, on les dissout, voire : on les détruit. Alors, quand il ne reste plus rien, pas même des ruines, rien n’entravant plus la perception, de nouveau, l’on peut penser. En ce moment, tout me semble encombré, les perspectives obstruées, la vie fait obstruction à la vie. Et la mort ? Oh, pitié. Laissez-moi cinq minutes de paix. Vraiment, je voudrais croire en ce à quoi mes contemporains croient : l’Argent, Dieu, le Parti, mais je ne le puis pas, et n’en tire aucune fierté, ce n’est qu’une incapacité, une sorte de handicap. Car oui, la lucidité est un handicap ; — ne pensant pas comme tout le monde, on se voit condamné à la marginalité. Qui « on », toi ? Qui d’autre ? Mais n’aimes-tu pas cela, la marge ? Pas le moins du monde, je m’y sens à l’étroit. J’y survis, c’est tout ce que je puis y faire, je me le dois. Autrement quoi ? Autrement, c’est la défaite. Et cela, je ne m’y résous pas. Je ne suis pas encore assez vieux. Quand le seras-tu ? Jamais. Hier, j’ai classé des notes éparses que j’avais prises dans un dossier que j’ai nommé éclaircies, mais je ne les ai pas copiées dans le cahier à spirale éclaircies, je suis fatigué. J’ai changé de perspective sur les éclaircies : les aphorismes ne doivent plus être l’ensemble du livre, mais une partie seulement, qui s’appellerait rayons. L’ai-je déjà notée ici, cette idée ? Je ne sais pas, mais je l’ai déjà pensée, cela, oui. Une autre partie des éclaircies pourrait s’appeler arias. Mais d’abord, il faut que je copie. Oh, Dieu, donne-moi la force de copier. Donne-moi la force d’avoir des idées. Donne-moi le courage de ne pas désespérer. Donne, mais qu’est-ce que je te rends ?