Faire bloc, faire ploc, que faire ? J’ai écrit le début (deux mille signes environ) d’un développement sur la situation politique actuelle et puis, je l’ai effacé. J’ai hâte qu’on en finisse, me suis-je dit. Mais on n’en finira pas, me suis-je dit aussi. Ça n’en finira pas. Alors, pourquoi ai-je effacé ce début de développement ? Parce que je n’ai plus envie de participer. Chaque fois que je vois une petite bande dessinée sur internet ou une forme culturelle quelconque de sensibilisation à — à quoi ? à n’importe quoi — qui m’explique en mode gentil et bienveillant, ou méchant et menaçant, ça dépend des fois, ça dépend des goûts, ça dépend des gens, pour qui ou pour quoi je dois voter — c’est un impératif —, j’ai envie de me fracasser la tête contre le mur. Et si je ne le fais pas, si je ne vais pas au bout de la fracassante démarche entreprise, c’est parce que, dès que je commence à me fracasser la tête contre le mur, j’ai mal, et je n’ai pas envie d’avoir mal. J’ai envie d’aller bien. Enfin, bien, c’est un bien grand mot. J’ai envie qu’on me rende mes pensées. J’ai envie qu’on me laisse penser tranquille. Tout à l’heure, j’étais allé lire la Recherche au jardin du Luxembourg — un lieu pas très proustien, mais tant pis, j’y serai bientôt à Combray —, et j’avais fait un crochet par Saint-Sulpice pour acheter un sandwich à l’épicerie corse de la rue de Mézières, je rentrais chez moi quand j’ai croisé la candidate de gauche de ma circonscription qui faisait campagne rue de Rennes. À l’une de ses assistantes qui tractaient avec elles, un jeune homme a dit qu’il n’avait pas le temps de voter, ce à quoi l’assistante en question a répondu en parlant très fort (pas en criant, mais presque, suffisamment fort en tout cas pour couvrir le bruit qu’il y a vers midi à Saint-Placide) sur un ton à moitié railleur à moitié en colère : « Pas le temps d’aller voter ? Pas le temps d’aller voter ? Comment ça, pas le temps d’aller voter ? » J’ai trouvé extrêmement négative cette réaction, qui consiste à faire honte à qui se refuse à soi, comme si on n’avait pas le droit de s’en foutre, de préférer autre chose, quoi que ce soit, au juste, comme si on était requis par des exigences supérieures de participer, de se laisser enrôler. Humilier quelqu’un, ce n’est pas convaincre, pas même persuader, c’est l’étape avant la menace, avant le passage à l’acte. Et partout en France, en ce moment, on passe à l’acte. Tout ce que l’universalisme porte en lui de totalitaire est là, prêt à se répandre de par le monde : s’autoriser à croire que, au nom de principes supposés être les mêmes pour tous — au nom de quel autre principe supérieur, de quel principe des principes ? cela, dieu seul le sait —, on peut imposer des actions à d’autres personnes contre leur gré, simplement parce qu’on prétend disposer d’un accès privilégié au bien. Comment y accède-t-on ? Par quel moyen ? Mystère, évidemment. C’est un maximalisme moral qui pose problème parce qu’il participe de l’idée que tout le monde est requis, que tout le monde doit agir de la même façon pour le bien de tous. Le déferlement d’appels à faire barrage au fascisme participe de cette conception maximaliste de la morale (ce en quoi, malgré des dehors opposés, ce maximalisme du bien ne diffère pas réellement du maximalisme du mal qu’il prétend combattre — tous deux sont potentiellement totalitaires) ; on somme les gens d’agir, de résister à l’ennemi, de lutter contre le danger, de ne pas baisser la garde, d’être perpétuellement mobilisés, l’ennemi est partout quand il y a 10628507 fascistes vivant en France, libres d’aller et de venir à leur guise, sans le moindre contrôle des autorités, libres de s’exprimer, qui pis est, comme tout le monde, les salauds. Pour moi, la politique telle qu’on la pratique ce faisant est impossible parce qu’elle se construit contre le doute, elle se construit en commençant par écarter tous les doutes pour faire place à la pure croyance, c’est-à-dire au pur dogmatisme. Le dogmatisme est une puissance contraire à la démocratie et, en vérité, la politique des partis, des blocs, malgré donc toujours les apparences, aussi : elle est l’expression temporairement métaphorique du dogmatisme, qui n’attend que le moment propice pour des paroles passer à l’acte, et prendre le pouvoir. Là où, toujours, la démocratie doit poursuivre un autre objectif : rendre le pouvoir. Ne rien avoir, se déposséder. Être faillible, perfectible, temporaire, toujours à dépasser.