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Je m’apprête à emporter beaucoup trop de livres en vacances. Bien plus que je n’en pourrai lire et que je n’en lirai effectivement. Beaucoup trop de livres et de carnets et de stylos et de crayons. J’en ai une parfaite conscience, mais rien de tout cela (j’entends : cette espèce d’excès qui, de fait, n’en est pas un) ne me pose le moindre problème. Au contraire, cela me fait du bien à l’âme. Je réfléchis à cette expression — « faire du bien à l’âme » —, la trouve étrange : si par « l’âme » l’on entend une chose sans étendue logée à l’intérieur du corps, où « le corps » est à son tour entendu comme une chose étendue, il est évident que je n’ai pas d’âme, et pourtant, l’expression « faire du bien à l’âme » signifie quelque chose, c’est-à-dire que « l’âme » a du sens, oui mais quel sens ? L’image que l’on a de soi-même, l’intention avec laquelle on aborde l’existence, les désirs que l’on projette dans le monde (« le monde » est un concept qui pourrait faire l’objet d’une analyse semblable à celle de « l’âme »), l’amour ou le dégoût de la vie, et ainsi de suite. Cela a du sens, en effet. Cela est du sens, en effet. Écrit à C., comme je prévoyais de le faire depuis le six juin environ, et cela aussi me fait du bien à l’âme, je peux le dire en effet, parce que cela élargit mon horizon des personnes à qui je peux écrire ou téléphoner : il y a P. dans les Alpes de Haute Provence, R. à Berlin (ou encore à Zürich ?), M. à Poitiers, et donc C. dans le Haut-Jura. À l’exception de P., je n’ai jamais rencontré ces gens en chair et en os. En un sens, c’est dommage, mais est-ce le plus important ? Je n’en suis pas certain. Sans que je sache très bien comment, je viens de regarder des photographies que le logiciel de stockage des images a rangées sous le titre « Journées à la plage » et, outre le plaisir que j’ai de voir ma fille surgir à l’écran, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que la machine ne fait aucune différence entre les plages en question, c’est-à-dire les mers. Étaient ainsi effacées des différences considérables : la Méditerranée (Marseille, Toulon), la baie de Somme, l’Adriatique (Trieste), comme si elles n’avaient pas d’importance alors qu’elles sont essentielles. Essentielles du point de vue de l’atmosphère (entre le nord et le sud, mais aussi entre des suds différents, le sud de Marseille n’étant pas le même que celui de Toulon, pas le même que celui de Trieste), de la mémoire, de l’intention, de la présence, de l’émotion : il y a des endroits où je suis allé, un endroit où j’ai vécu, l’endroit où je suis né sans y avoir jamais vécu, un endroit où j’aimerais vivre (Trieste), et qui n’aurait pas la légende de ces images (que j’esquisse à grands traits passablement grossiers) ne pourrait pas les comprendre, ne verrait que des images d’une enfant qui joue sur la plage, des images de son père et de sa mère, des images de la mer (c’est beau, la plage au coucher du soleil, c’est vrai, c’est kitsch, c’est vrai, c’est kitsch, mais c’est beau), peut-être verrait-il les nuances infinies du bleu (de tirant sur le gris à tirant sur le vert) mais pas les nuances intimes, propres à la nature même des lieux, des villes (et que je peux faire, par exemple, dans une certaine mesure pour Marseille où le Prophète, Épluchures Beach et la Pointe rouge appartiennent à des mondes différents, quasi étrangers les uns aux autres, mais que je ne pourrais pas faire pour Trieste ou pour Gènes ou pour la mer d’Iroise). Or, c’est là que se trouve toute l’intelligence du monde, c’est là que se trouve — l’âme.