Nous ne savons rien à l’avance. Et toute la métaphysique occidentale, semble nous dire Proust, qui s’est bâtie contre cette vérité, qui s’est adossée à elle pour la contredire, pour la combattre, pour la nier, de Socrate (« Apprendre, c’est se ressouvenir ») à Kant (« Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? »), n’aura eu de cesse d’errer à la recherche d’un moyen d’avoir déjà su. Rien ne remplace l’expérience, pourrait-on dire trivialement, mais est-ce si trivial qu’on se croit être en mesure de l’affirmer ? D’un certain point de vue, la Recherche est l’immense « Si j’avais su » d’un homme qui, au réveil, croit trouver le monde changé mais le découvre tel qu’il a toujours été et se souvient de ce qu’il lui en a coûté d’apprendre, de savoir. C’est cela, l’expérience, qui coule de sa forme la plus primitive — à tel degré de sensation correspond tel degré de réalité — à sa forme la plus élaborée qu’est l’exploration du contenu de la mémoire involontaire. Au cœur même de la compréhension, de la connaissance, Proust a introduit ce qui, auparavant, semblait lui être le plus étranger : l’involontaire. D’où l’attention de l’écriture aux sensations, jusqu’à la maniaquerie la plus complète : tout évoque, tout révoque. Chaque évocation du passé est l’occasion de révoquer une erreur. Cet occasionnalisme immanent (nommons-le ainsi pour le distinguer de l’occasionnalisme transcendant de Malebranche, où Dieu est le médiateur universel) cartographie le tissu de l’expérience, piste les tics, les manies, les manières, les expressions, les physionomies, repère les résidus paysans (affectés ou non) dans la langue la plus précieuse, entend Saint-Simon dans le parler des bonnes, exactement comme il décèle le mensonge dans les fables d’Albertine. Dans la Prisonnière, avec un soin et une abondance de détails uniques, Proust expose les raisons pour lesquelles il aura toujours été malheureux en amour, raisons qu’on pourrait s’aventurer à résumer en une phrase : l’amour ne se porte jamais que sur une femme dont on s’imagine qu’on pourra la sculpter à sa guise et qui toujours échappe au ciseau de notre désir. L’en-phase est toujours en décalage, — comme si l’on n’aimait jamais que ses regrets. Lors d’un trajet en voiture avec Albertine, Proust contemple les femmes qu’il aurait pu séduire si Albertine n’avait pas été avec lui et, en même temps que le récit du désir impossible à assouvir, le récit contient la compréhension que ce désir n’est éveillé par ce spectacle que dans la mesure exacte où la présence d’Albertine en rend la jouissance impossible et où l’absence d’Albertine, suscitant une jalousie qui exigerait le retour immédiat de l’être aimé dans sa prison, l’interdirait aussi. Au moment même où il se fait sentir, le désir manifeste qu’il est impossible à assouvir. L’écriture ne permettra pas cette jouissance sans cesse refusée, cette possession toujours aliénée, elle mettra au jour l’impossibilité de la jouissance et de la possession qui sont la texture de l’expérience amoureuse. Pour que cela devînt possible, il faudrait pouvoir vivre tous les instants en même temps, parcourir la chaîne des causes et des effets dans le moment même où les événements ont lieu. L’art seul, explorant l’indépassable singularité de l’expérience, de l’existence, peut avoir cette puissance englobante.
12. Là où j’étais assis, devant ce mur bleu gris, je songeai à cette peur qui est la mienne, la peur des chiens, ma peur de chien, cette peur que personne ne m’entende plus, que personne ne veuille plus jamais m’entendre, cette peur aussi de n’avoir été qu’un imposteur, d’avoir fait illusion quelque temps, avec mon imposture, et d’être à présent démasqué, et donc seul, les choses étant enfin rentrées dans l’ordre (mais quelles choses ? mais quel ordre ?). Et alors, il me sembla que je venais de retrouver un état que je n’aurais jamais dû quitter : quelqu’un parle tout seul et personne ne l’entend — personne n’a envie de l’entendre, mais il parle, non : il écrit quand même personne ne l’entendrait jamais, ne le lirait jamais. Qu’est-ce sinon, écrire ?
13. Quoi qu’il arrive, j’écris.
14. Qui suis-je, sinon qui parle au mur ?
15. « Un jour, tout ce que j’écris sera à toi », me dis-je, m’imaginant que je parlais à Daphné. Et m’interrogeai : Est-ce terrible ou merveilleux ?
16. Toutes les questions peuvent paraître absurdes. Comment s’en poser une dont l’absurdité recèle quelque profondeur ?