Entre l’héritage (la France) et les héritiers (les Français), bien des fois, le gouffre semble impossible à combler. Et l’expression qu’affectionne notre indécrottable trotskiste — « la nouvelle France » — paraît la mieux à même, en effet, de décrire l’étrange réalité qui est la nôtre désormais : Dieu, que ce pays est beau mais comme les gens sont laids. C’est-à-dire que « neuf » n’est pas synonyme de « bon », et encore moins de « meilleur », ou loin s’en faut, mais simplement de « qu’on n’avait pas vu avant ». Les siècles de l’histoire de l’humanité sont ainsi pleins de nouveautés qu’on n’avait pas vues avant mais qui n’arrangent pas exactement la vie des gens. Tant, à vrai dire, que l’on se demande souvent comment il se fait que nous n’ayons pas encore disparu de la surface de la terre. La providence ressemble une forme tout à fait détraquée de rapport à l’histoire et « struggle for life », à un memento destiné à qui s’imagine un peu trop facilement qu’il réchappera toujours du progrès. La bouche bée est moins le signe de la béatitude du saint que des profondeurs de la bêtise où nous plonge l’existence qu’on vit sans guère y être enclin : cavité où l’on voudrait ne pas avoir regardé, mais c’est trop tard, — on a vu. Et quiconque a les yeux rivés sur l’écran n’en lève les yeux que pour être surpris en flagrant délit de décrépitude. Un pied dans le sublime et l’autre dans le crasse ; — qui, à chacun de ses pas, ne sent pas l’oxymore que c’est, vivre ? Il a fait chaud aujourd’hui. Et, ce soir, la fraîcheur peine à se faire sentir. Je n’ai pas allumé la lumière électrique. J’ai ouvert toutes les fenêtres, allumer quatre bougies, et me suis installé à la table de la cuisine pour écrire. Parfois, rarement, je sens un souffle léger traverser la maison. Devant moi, face à la nuit qui tombe, le grand marronnier apparaît encore plus imposant. Il est comme une créature fantastique à laquelle je n’aurais nul besoin de prêter la moindre caractéristique anthropomorphe, — il est là et sa présence me fascine, m’inquiète, me rassure. Au nom de la nouveauté, peut-il viendra-t-il un jour à l’idée de quelque âme bien née de le couper pour faire place nette à autre chose qu’on n’avait pas vue avant, qui sait ? Mais je veux croire que, bien après ma mort, il sera là. Et peut-être, à sa manière à lui, qui n’a rien à voir avec la nôtre, à sa manière d’arbre, se souviendra-t-il de moi, peut-être que, quelque part, dans son feuillage, l’une de ses feuilles gardera ma trace, pas une empreinte, non, quelque chose que personne ne verra, d’insensible quasi, mais qui sera là, encore, et ce, tant qu’il ne sera venu à l’idée de personne d’abattre ce marronnier au nom de la nouveauté.
17. Mais ne fais pas comme nous faisons toujours, — ne fais pas comme s’il n’y avait qu’une seule question. Et ne fais pas non plus comme si, cette question, tu devais un jour la trouver enfin. Si jamais, par impossible, tu la devais trouver, tu te rendrais compte qu’elle n’appartient pas à ce genre de questions auxquelles on sait répondre.
18. Cherche ou ne cherche rien. Attends ou n’attends pas. Sois ou ne sois pas. Impératif. Fais quelque chose.
19. Une nuit, comme gisant lisant je ne dormais pas, j’entendis des pas dans la rue sur laquelle donnait la maison où nous passions les vacances. Je ne me levai pas pour vérifier, mais il me sembla que c’était les pas d’une femme qui portait des talons. Entendant cela, je me dis qu’ils faisaient un bruit étrange, c’est-à-dire : un bruit hors du temps. Ce bruit-là de ces talons-là aurait pu être le bruit qu’auraient fait des talons de femme dans un roman policier du milieu du xxe siècle, mais ce jour-là, même dans cette petite ville de province, un peu en retard, elle aussi, sur son temps, ils ne me parurent pas à leur place. Ils faisaient un bruit étrange, mais ce n’était pas leur bruit qui était étrange — non, ils faisaient simplement un bruit de talons —, c’était autre chose. Je détournais mon attention de ces talons pour me remettre au livre que j’étais en train de lire (*) quand, quelques pages plus loin, je fus soudain arrêté par une perception que la lecture avait rejetée au second plan. Je m’arrêtai de lire sans comprendre tout de suite ce que j’étais en train d’entendre. Peut-être parce que ce n’était pas logique, ou pas normal, ou je ne sais pas très bien comment le dire, même aujourd’hui, peut-être parce que je n’aurais pas dû avoir cette perception-là. Je m’adressai à Nelly à voix basse (Daphné dormant dans la pièce à côté) pour lui demander : « Tu entends ce bruit ? », mais elle s’était déjà endormie. J’écoutai ce bruit avec attention et cela ne fit aucun doute : c’était le bruit des talons que j’avais entendu plus tôt. Je crus d’abord que c’était la même femme qui repassait dans l’autre sens, mais ce que la lecture avait caché à ma conscience m’apparut soudain : c’était le même bruit de talons et, pendant tout ce temps, il n’avait pas changé, il ne s’était pas arrêté, il avait toujours été là. Le bruit des talons ne s’était pas éloigné pour revenir, comme quand quelqu’un passe dans une rue pour aller quelque part et puis, après y être parvenu, s’en revient en reprenant la rue, mais dans l’autre sens, ou arpente la rue, allant et venant sans arrête, dans l’attente de quelque chose ou de quelqu’un ou de rien ni personne. Non, c’était le même bruit des mêmes talons au même endroit. Il n’y avait eu aucune variation. Je me redressai dans mon lit, et prêtai l’oreille avec encore plus d’attention. Le plus étrange, ce n’était pas ce bruit ne varietur — un tel bruit pouvant s’expliquer par le fait rationnel que quelqu’un était en train de faire du sur place sous mes fenêtres sur le trottoir d’en face, après tout, comme je ne suis pas du coin, j’ignore peut-être que tous les lundis ou tous les jeudis, je ne me souviens plus du jour que c’était, une femme fait du surplace à cet endroit-là de cette rue-là —, mais qu’on aurait dit que quelqu’un était en train de descendre ou de monter la rue constamment. Constamment, mais sans bouger. Ce bruit de pas, c’était le bruit de pas de quelqu’un qui traversait continuellement la rue sans pour autant bouger, de quelqu’un qui marchait sans marcher, se déplaçait sans se déplacer. Comment le dire ? Comment dire l’impossible ? Moi, je ne sais pas. Pour le dire de manière moins impossible, de l’endroit où je me trouvais allongé à moitié dans mon lit, j’avais l’impression d’entendre le bruit des talons d’une femme en train de monter la rue — ou de descendre mais, pour décrire exactement ce que je percevais depuis mon poste d’observation, je dirais qu’elle était en train de monter la rue, de ma gauche à ma droite en quelque sorte, même si le lit est parallèle à la fenêtre, encore une fois, c’est la description la plus simple que je puis faire — et de me déplacer avec elle dans la mesure où je n’entendais pas le bruit s’éloigner — ce qui devrait être le cas quand on entend quelqu’un passer sous ses fenêtres cependant qu’il monte la rue où se trouvent ces fenêtres —, mais continuellement le même bruit, avec la même résonance, la même intensité, la même hauteur, toujours le même bruit sans crescendo ni decrescendo, sans la moindre variation, ne serait-ce que la plus infime. Or, comme je ne me déplaçais pas, moi, enfin, du moins, je n’en avais pas la sensation, elle tourne, c’est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire, comme je ne me déplaçais pas, moi, même en situant les choses de mon point de vue, c’est-à-dire celui de l’observateur, le phénomène n’en était pas moins impossible. Il était tout aussi possible. Finalement, mettant mon courage sur mes pieds, je décidai de me lever et d’aller à la fenêtre. Je crois que si j’avais tardé tant à le faire, préférant analyser la possibilité d’un semblable phénomène impossible depuis mon poste d’observation allongé, ce n’était pas à cause de la peur que je ressentais — j’avais bel et bien peur, mais comment n’aurait-on pas peur devant un phénomène qu’on ne parvient pas à expliquer parce qu’il est, selon toute apparence, inexplicable ? — ou, du moins, pas cette peur-là, mais parce que j’avais peur d’être déçu, et pire encore : je savais que j’allais être déçu. Tant pis, me dis-je. Et je me levai. J’ouvris les volets en tâchant de ne faire aucun bruit. Dans la rue, parfaitement éclairée par le lampadaire qui se trouvait à main gauche de l’autre côté de la rue (le côté pair), je vis ce que je redoutais de voir : personne. Comme ce n’était pas un phénomène optique, mais acoustique, inférai-je inconsciemment, il n’est peut-être pas étonnant que je ne voie rien. Aussi fermai-je les yeux et écoutai-je avec la plus grande attention. Rien. Plus le moindre bruit dans la rue. J’aurais voulu m’assurer auprès de Nelly que je n’étais pas fou, que je n’avais pas fait un rêve, mieux : que je n’étais pas en train de faire un rêve, ni un cauchemar, non plus, mais, comme on l’a vu précédemment dans ce bref récit, Nelly dormait. Respectant son sommeil, je ne dis rien. Je me contentai de refermer les volets et retournai me coucher. J’éteignis la lumière. Pendant quelques minutes, ainsi, dans le noir, ne bougeant pas, respirant le moins possible, je demeurai l’oreille tendue, attentif à déceler le moindre bruit, le moindre claquement infime du plus léger des talons. Rien. Personne.
(*) Cet été-là que, comme cet été, nous avons passé à Illiers-Combray, je m’en souviens, j’avais mis un point d’honneur à ne pas lire Proust. J’avais emporté avec moi plusieurs romans de Dostoieski, si je ne dis pas de bêtises : les Démons et les Frères Karamazov, que donc j’ai lu, cet été-là.