Vers onze heures, ce matin, entendre sonner les cloches de l’église m’a rassuré. En tout cas, c’est ainsi que l’expression m’est venue. Et ainsi que je me suis senti : rassuré. Ou peut-être, tout simplement : bien. Pourtant, n’étant même pas baptisé, c’est le moins que l’on puisse dire, je ne suis pas un bon chrétien, et il me semble en outre que cette civilisation dont les cloches de l’église étaient le son est finie, ou finissante, ce n’est donc ni pour des raisons religieuses ni pour des raisons culturelles que je me suis senti rassuré par le son des cloches de l’église, mais pourquoi alors, oui, pourquoi ? Peut-être parce que, même finissante, que les cloches de l’église sonnent encore, c’était comme un supplément de vie que l’on accorderait à un moribond : on sait qu’il n’en a plus pour longtemps, mais on lui laisse accroire que cela pourrait s’étendre, pas s’éterniser, non, il ne faut pas exagérer, pour nous, l’éternité n’est plus une notion disponible, mais continuer indéfiniment, et aussi, comme il est mourant, on lui accorde certains petits plaisirs que, dans son état, on ne devrait pas lui accorder, mais cela n’est pas important, ces jours étant comptés, un de plus ou un de moins, c’est indifférent, n’est-ce pas ? Je me suis assis sur un banc dans le jardin et j’ai filmé la scène avec mon téléphone portable, la scène que donc je ne voyais pas (les cloches sonner) mais que j’entendais toutefois (les cloches sonnaient) et le son des cloches et les chants des oiseaux s’entrecroisaient pour ne former plus qu’une seule et même texture sonore : un dimanche à la campagne. Or, cette idée même d’un dimanche à la campagne ne semble-t-elle pas fausse, mensonge éhonté, hérité de l’époque reculée où la ville n’avait pas encore complètement colonisé notre univers mental, quand tout n’était pas encore devenu politique ? Tout est politique, tout est gâché ; — cela aussi, je sais que c’est vrai. Pourtant, j’ai continué ma promenade autour du bourg, traversant le parc où un vieux monsieur s’était installé pour pêcher, continuant mon chemin le long du Loir (devenu la Vivonne dans l’univers romanesque de Proust), franchissant le pont du chemin du Filoir, rejoignant la départementale en coupant par une ferme déserte, retrouvant le bourg, et caetera. Je n’avais pas ce sentiment que j’ai parfois — que tout est faux , mais que ce n’est pas grave, on peut continuer quand même, continuer à faire semblant. Je n’aurais pas dit non plus que tout me semblait vrai, mais je ne sais pas, c’est comme si cela n’avait pas d’importance, ne faisait pas la moindre différence, la seule donnée qui importerait étant de se trouver là, de faire ce que je faisais au moment même où je le faisais : être là, sans arrière-plan ni fausse profondeur métaphysique, simplement me tenir là où je me tenais, regarder autour de moi, et marcher pour le plaisir de voir, le plaisir de sentir, le plaisir de traverser, le chemin, le bourg, le pays, la vie.
29. Les nuages au loin semblaient des automates digitaux. Ils flottaient sur l’écran du néant. Meublaient le fonds du champ perceptif comme échoués sur le récif infini. Où ai-je lu un jour que, pour les Grecs anciens, le ciel et la mer ne faisaient qu’un ? Est-ce moi qui ai inventé cette antique croyance ? La connais-je par ouï-dire ? L’ai-je rêvée ? Lever les yeux à la mer et s’immerger dans le ciel des idées. Décision d’embrasser toutes les valeurs. Et de les congédier toutes.
30. Y a-t-il des questions autres que naïves ?
31. Dans la chambre à côté de celle où je m’étais installé pour écrire, j’entendais Daphné qui jouait, enfouie en plein été sous un épais édredon aux motifs cachemire. Je ne distinguais pas ce qu’elle disait. Pour cela, il m’aurait fallu arrêter d’écrire, perdre le fil des phrases que je m’efforçais de renouer. Je n’entendais de ses histoires, de ses discours, de ses dialogues inventés, que les [ʃ] et les [ʒ] qu’elle ne prononçait correctement que depuis peu et avec une intonation que je trouvais si belle que, chaque fois, elle me faisait sourire de ravissement. Dehors, dans la rue, les gens sortaient déjà les poubelles qui seraient ramassées quelque douze heures plus tard, au petit matin. C’était la fin de l’après-midi, et je venais de me poser la question que voici : Si je devais n’écrire plus qu’une ligne par jour, une ligne par mois, une ligne par an, une ligne de toute ma vie, serais-je encore un écrivain ?
32. Y a-t-il des questions autres que pétrifiées d’angoisse ? Mais les questions ne médusent pas, elles mettent en mouvement, ne crois-tu pas ?
33. M’en étant allé courir, comme tous les jours, pour tenter l’impossible, à savoir : battre la mort, ou (plus prosaïquement) lutter contre le mal par excellence de nos temps très modernes : l’obésité — trop de graisses, trop de références, trop de sucres, trop de sources, trop de produits chimiques, trop de distance, trop d’idées, trop de mensonges, trop de vérités, trop de tout, trop de rien, et caetera —, m’en étant allé courir, je revenais en longeant la rivière qui coule non loin de la maison, quand je croisai un homme assis, les yeux rivés sur son téléphone. Quand il m’entendit, ou sentit ma présence, il me jeta un regard furtif, puis replongea dans son écran. Un chiot lui était attaché par une corde. Lui aussi, il me regarda, mais il réagit à mon apparition en allant se cacher entre les jambes de son maître, qui lui lança un sévère et menaçant : Eh oh, tu fais quoi, là ? que je trouvai déplacé. Le chiot aussi, qui eut peur, me sembla-t-il, et quitta le refuge qu’il avait trouvé. Il n’y aura pas d’abri pour toi sur cette terre, pauvre petite bête. Ce n’est pas ce que je pensais sur le moment, mais plus tard, en écrivant seulement. Après avoir dépassé cet étrange couple, j’eus l’intuition que l’homme, parlant ainsi à son chien, devait parler ainsi à tout le monde, femme et enfants, s’il en avait (pourvu que ce ne soit pas vrai), comme à des bêtes.
34. Nous sommes de pauvres petites bêtes.
35. Un éclair de lucidité ou une élucubration, je ne sais. Quelle différence cela fait-il ?