Aux alentours de neuf heures, le soir, heure à laquelle, en temps normal, elle est déjà couchée, Daphné m’interroge : « Papa, je ne comprends pas, dans la Recherche, pourquoi est-ce que Legrandin dit à Marcel : “non, je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie” ». Or, nous ne sommes pas en temps normal, nous sommes en vacances, et il va bien falloir que je réponde. Problèmes de riche, me dira-t-on (le fameux privilège blanc de savoir lire, je suppose), mais comment se fait-il, alors que je suis si riche, que je sois si pauvre ? Je réfléchis, essaie d’expliquer que Legrandin est un snob, qu’il ne dit pas qu’il souffre de ne pas connaître les Guermantes, mais qu’il ne veut pas les connaître, comme font les gens snobs (j’aurais dû lui dire que le passage était une explicitation de l’antiphrase que dit à haute voix Legrandin), que Legrandin est comme elle, comme Marcel, il vit à Paris et passe ses vacances à Combray, explique qu’une façon de lire la Recherche est d’y lire l’ascension de la bourgeoisie et le déclin de l’aristocratie, et tout ce genre de choses, les différents mondes qui ne se côtoient pas dans la Recherche et en viennent pourtant à se côtoyer. Est-ce que cela te convient comme réponse, mon chat ? Oui, mais j’ai encore deux ou trois questions à poser. Et Madame Verdurin, on est d’accord qu’elle est incroyablement bête ? Eh bien, justement, oui et non, le roman est le récit de l’ascension des Verdurin, qui incarnent la bourgeoisie. (Encore un oubli : ne pas lui avoir rappelé le portrait de la comtesse Potocka, un des possibles modèles de Mme Verdurin. Décidément, je ne fais qu’oublier. C’est quand j’écris que je me souviens.) Hier, d’ailleurs, cette fois, ce n’est pas ce que j’ai dit à Daphné, je lisais les pages qui, dans la Prisonnière, suivent le concert du septuor de Vinteuil, où Proust décrit avec une cruauté qui n’a d’égale que sa tristesse (je crois que Marcel est réellement triste de ce qu’il arrive à Charlus), comment Charlus reçoit les éloges dans le salon de Mme Verdurin, sans le moindre égard pour elle, qui enrage et prépare sa vengeance, qui sera la rupture entre Morel et Charlus, et la chute de Charlus qui ne voit rien venir. Moment donc où le mouvement d’ascension et de déchéance s’accomplit, — les courbes se croisent, comme l’on dit. Je crois que Marcel est réellement triste de la chute de Charlus parce qu’il a une phrase où il dit que Morel ne vaut pas le millionième de Charlus, manière de dire que le milieu qui prend la place du milieu des Guermantes ne vaut rien comparé au milieu des Guermantes, ce qui veut dire qu’il y a une réelle conscience malheureuse chez Proust, conscience dont — et c’est peut-être la raison pour laquelle il reste inactif en assistant à la chute du baron, ce qu’il appelle sa « lâcheté », et combien je me sens proche de Proust quand il évoque cette lâcheté, combien je suis lâche moi-même — il jouit malgré tout parce qu’elle prépare ce que Benjamin appelait avec un brin d’ironie en trop « l’apothéose de l’art » du Temps retrouvé : seul l’art apaise la douleur de notre conscience. Forcément, qui croit plus à l’art qu’à la vie, comment ne finirait-il pas par précipiter le sort de la vie, précipiter sa chute, toutes les chutes : la fin de la grandeur, la fin de l’amour, la fin de tout ? Et toi, tu en penses quoi ? Écris un poème tout à l’heure, à l’arrière de la voiture que Nelly conduisait, sur la route entre Chateaudun et le Sobio de Barjouville, le poème que voici :
En passant devant le Carrefour Market
Frissons sur ma peau, — la surface ;
peut-être est-ce l’ignorance,
ou l’insolence de l’être,
donc, d’abord je me demande :
« Oh comment peut-on, oui,
comment peut-on vivre ainsi ? »
Mais tout le monde ne vit-il pas — ainsi ?
Sauf que ce n’est pas vivre que vivre
ainsi,
me dis-je.
Comment est-ce vivre alors, oui,
comment ?
Comme je vis moi ?
Mais comment est-ce que je vis, moi ?
Est-ce seulement vivre que vivre comme je vis, moi ?
Vis-je seulement ?
Et vis-tu toi ?
Frissons devant le Carrefour Market,
nulle langue de nulle espèce n’aurait pu imaginer
ceci que je vois là,
ceci qui donne forme à nos vies,
là,
bâtis de fer béton métal,
bâtis du néant,
tant que l’on en peut mettre dedans,
de l’être, — rien,
rien que des frissons sur ma peau,
en passant devant le Carrefour Market.
Et ma colonne vertébrale tremble :
« Oh, me dis-je encore,
oh, l’espèce d’invertébrés que nous sommes venus former ici,
dans ce monde-ci former »,
devant le Carrefour Market,
quel culte est-il né ici ?
et quel saint, de mes lamentations né ?
Temple du banal, —
j’ai peur
en passant devant le Carrefour Market.