24724

Au cœur de l’écriture, il y a une idée directrice : les noms cachent quelque chose. Les noms nous cachent les êtres, dissimulent la réalité de leur multiplicité derrière l’apparence de leur unité. Il y a certes les « noms de pays », les sons, les étymons qui sont les sujets de la rêverie onomastique de Proust, les envolées poétiques qu’ils suscitent et l’écrasement quand, derrière le nom, un Brichot dévoile une racine qui ne correspond pas à l’imaginaire de l’écrivain. Mais surtout, les noms de personne, lesquels littéralement ne veulent rien dire, parce qu’ils désignent une entité unique là où ce sont des réalités multiples qui se déploient. Dans la Prisonnière (840-843), Proust résume cela d’une phrase : « Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. » juste avant qu’Albertine ne laisse échapper le terrible « me faire casser… ». Ce n’est pas tant l’acte, à l’image duquel Proust, tout en laissant parler Albertine, finit par parvenir — cet acte, il est bien entendu dans toute la Recherche que nombre de personnages l’accomplissent, et dans tous les sens —, non, c’est l’expression. « Se faire casser le pot » désigne l’acte de se faire sodomiser. Ce qu’Albertine avoue malgré elle (« elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris »), c’est qu’elle aimerait mieux se faire enculer que de dépenser de l’argent pour inviter les Verdurin à dîner. S’ouvre alors, dans sa bouche fermée un instant trop tard, une autre Albertine insoupçonnée de Marcel, une Albertine qui dit des horreurs parce que c’est le langage qu’elle a l’habitude d’employer avec ses semblables quand Marcel n’est pas là. Ce n’est pas l’acte en tant que tel que l’image de l’acte, le mot de l’acte, la parole de l’acte : « Et ainsi je vis qu’elle n’avait pas dit “casser”, mais “me faire casser”. Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. » Ce qui obsède Proust, et c’est la raison pour laquelle règne une atmosphère étrange dans la Recherche, entre le cuit et le cru, entre le raffiné à l’extrême et le salace le plus bas, parce qu’il ne pense pas à la chose, ce qui obsède Proust, c’est le langage, percer le secret qu’il cache : comment se fait-il que l’apparence de son unité vienne toujours se fracasser contre la réalité de la multiplicité ? On prend une femme pour objet de son amour, une femme éloignée de l’objet idéal de son amour, pour la pouvoir sculpter à l’image de l’idéal de son amour, et l’on voit cet amour détruit par l’irréductibilité de la femme aimée à l’idée que l’on se fait de l’amour de la femme aimée. Proust avait déjà parlé d’Albertine comme d’un « être en fuite » (599), le mouvement perpétuel de ses yeux qui cherchent les femmes épousant le mouvement perpétuel de son être, toujours changeant, toujours fuyant, toujours absent, c’est-à-dire jamais là où l’on s’attend à le trouver, car Albertine a beau essayer de complaire à son geôlier d’amour, elle est toujours une autre que celle que le désir de ce dernier désire. La complaisance ne procure aucun plaisir. Tout cela, Marcel le sait, et l’on se demande souvent, à la lecture, pourquoi il s’entête à l’aimer. Comme s’il pouvait faire autrement. Ce que Marcel aime chez Albertine, c’est la découverte qu’il fait : la fuite de l’être par laquelle il échappe au nom qui devrait le désigner. Dans Albertine disparue, cela prendra la forme de la « question d’essence » que pose Albertine, le problème que pose un nom par lequel on se rapporte à une chose (y pense, en parle, lui parle) qui n’existe pas parce que l’unité ainsi désignée est manquante, fuyante, absente, disparue, fait que l’on se demande si l’on ne parle pas toujours un peu dans le vide. Un peu trop ou un peu dans le vide ? Un peu trop et un peu dans le vide. Quand Albertine se rend compte de ce qu’elle vient de dire (la fatigue, sans doute, Proust commente : « Albertine n’avait pas menti quand elle m’avait dit qu’elle rêvait à moitié »), elle essaie de faire rentrer les mots dans sa bouche, mais elle n’y parvient qu’à moitié (l’autre moitié, moitié rêve, moitié réalité). C’est que les mots, les noms, bref, le langage, le langage nous emmène toujours un peu trop loin : au-delà de ce que nous voulons et au-delà des êtres dont nous pensons que nous pouvons le dire. Évidemment, le « me faire casser… » d’Albertine est un lapsus, et le lapsus dit toujours plus vrai qu’on ne le pense, mais c’est un lapsus révélateur, laquelle révélation du lapsus ne dévoile pas tant la psyché de qui parle — depuis le début, Marcel sait très bien à qui il a affaire, cela ne fait guère de doute, plus il avance dans le temps, et plus il découvre ce qu’il sait déjà, et c’est cela, en vérité, qui l’horrifie — que la nature de l’être qui, précisément, ne parle pas, mais est parlé. Proust ne découvre pas qui est Albertine, il découvre la multiplicité que l’unité essaie toujours de dissimuler, il découvre que nous nous trompons quand nous cherchons cette unité absente, inexistante. Or, et c’est le génie de Proust, Proust ne désarme pas, il n’accuse pas le langage d’être en défaut, ne se réfugie pas dans les vapeurs narcotiques, narcissiques de l’ineffable, il pousse le langage un peu plus loin, va tout au fond de la bouche d’Albertine pour chercher les mots qu’elle voudrait y faire rentrer parce qu’elle n’aurait jamais dû les en faire sortir. Il y a des preuves matérielles, si j’ose dire, de cette fouille : les trois pages qu’il faut à Marcel pour trouver ce qui est cassé chez Albertine en sont une, en sont d’autres toutes les expressions que Proust fait sur le modèle de « l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie », c’est-à-dire : des descriptions nominales, où le nom propre n’est pas traitée comme un désignateur rigide qui pointe toujours le même individu, mais comme un nom commun à insérer dans une description définie (le x tel que fx, i. e. le x qui a la propriété f) afin de parvenir à épingler parmi la série des fuyantes Albertines, l’Albertine dont on cherche à parler. Le langage n’est pas défectueux, il ne lui manque pas quelque chose pour nous faire parler juste, mais les noms nous font accroire à une ontologie fixe, rigide, où un sou est un sou, une femme est une femme, Albertine Albertine, qui est erronée. L’écrivain doit chercher dans la langue même les ressources pour dépasser cette apparence, aller au-delà, et parler des êtres tels qu’ils sont, jamais les mêmes, peut-être moins des êtres au sens où la métaphysique occidentale nous a appris à concevoir les êtres (selon le principe d’identité, x=x), que des fonctions, des déclinaisons, des variations qui se s’interrompent jamais, des événements permanents, des découvertes permanentes, de surprise en surprise, en changement permanent.