Comment survivre à la révolution. (Et le peut-on seulement ?) Nul besoin d’en faire un secret, j’eusse préféré être un aristocrate de grande lignée plutôt que ce vil roturier. Peut-être par réaction à mes origines, pour chercher le plus loin possible une image de moi, moi qui descends d’un berger corse, d’une immigrée italienne, d’un membre du Parti, toutes choses qui ne sont pas comptables avec l’aristocratie que donc je désire. Lapsus sublime, ce mot l’aristocratie, je l’ai d’abord écrit l’artistocratie,et ne me suis corrigé que par respect pour quelque chose, la langue française, qui pourtant, au moment même où j’écris, n’existe plus. Mais enfin, c’est ainsi. De retour à la Ferté-Vidame, suis allé voir la tombe de Saint-Simon en l’église Saint-Nicolas, tombe qui n’est pas sa tombe puisque, contrairement à ses vœux (cf. cinq octobre deux mille-vingt trois), ni lui ni sa chère épouse ne s’y trouvent plus enterrés. En 1794, en effet, pendant la Terreur, des révolutionnaires locaux ont jugé bon de la profaner et de jeter les petits cadavres des époux (presque cinquante après sa mort, le petit Duc, qui n’était déjà pas très grand de son vivant, ne devait plus peser grand-chose, on l’imagine non sans effroi) dans la fosse commune. Cruel destin, qui n’est jamais autre. À place de la tombe du Duc et de son épouse, on peut lire gravé dans la pierre : « Ici reposèrent jusqu’en 1793 les corps de Louis Duc de Saint Simon auteur des mémoires 1677 – 1755 — de Madame la Duchesse de Saint Simon née Dufort de Lorge 1673 – 1743 — de plusieurs membres de la famille dont Marquis Jean Joseph de Laborde rénovateur de la Ferté-Vidame et de sa fille Rosalie inhumée en 1771 — Requiescant in pace ». Jamais passé simple ne fut si pénible à lire. Et peut-être vaut-il mieux que tous ces temps désuets disparaissent de notre grammaire, qu’on réduise notre vocabulaire à sa plus basse expression, que l’on nous prive de tout pouvoir de nous exprimer dans une langue quelque peu intelligible, quelque peu intelligente, regarde, oui, de toute façon, de ce parler, ce que l’on en fait. On peut tout faire aux morts ; — ils ne sont plus là pour se plaindre, plus là pour protester, plus là pour résister, plus là pour se défendre. D’où l’acharnement avec lequel on récupère tous les morts que l’on est en mesure de récupérer : pour leur faire tenir une parole qui n’est pas la leur et qui, en étant la nôtre, les humilie. Et ce n’est pas vrai que les morts nous hantent, c’est nous qui ne voulons pas les laisser reposer en paix, c’est nous qui leur en voulons à mort, qui leur en voulons après la mort, de nous laisser seuls avec nos paroles vides, nos phrases décharnées, nos charniers de langage, — bavardages. Pourtant, tout est là, toute la mémoire du monde gît là, mais qui sait quoi en faire ? Je ne me suis pas recueilli devant la tombe du petit Duc. Je me suis contenté de prendre la photographie de l’inscription que j’avais sous les yeux. J’aurais pu m’en dispenser, sans doute — l’image que j’ai prise ne diffère guère de celle qu’on peut trouver sans efforts sur internet —, mais ma présence me semblait requise, requise par la tombe vide, la dépouille manquante, le blanc dans le texte (ou plutôt, les larmes et les croix), le trou dans le monde, le vide, la disparition, et la disparition de la disparition. Dans le carnet que je viens d’ouvrir, et où j’avais commencé de prendre des notes pour De larmes et de croix, j’avais dressé la liste suivante : « De quelques sépultures absentes (manquantes, vacantes — quand le corps fait défaut) : ma mère — Walter Benjamin (dont on n’a jamais retrouvé la dépouille) — Saint-Simon (tombe vide, profanée à la révolution, fosse commune) », qui contient une erreur. En effet, Walter Benjamin fut inhumé le 28 septembre 1940, dans la niche 563 du cimetière de Port-Bou. En 1945, la concession prenant fin, on jeta son cadavre dans la fosse commune. Et cette erreur corrigée (ici fait), la ressemblance qu’elle montre me glace les sangs. C’est l’histoire du monde.