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Pertes, disparitions, manques, absences. Lisa Fittko, qui aida Walter Benjamin à franchir les Pyrénées le 26 septembre 1940, raconte qu’il transportait avec lui une lourde sacoche noire. Fittko appelle cette sacoche « le monstre » (ce qui donne une idée de son volume et de son poids), et affirme qu’elle contenait un manuscrit, « unos papeles mas de contenido desconocido », d’après ce que pour sa part le registre des décès enregistrera, sinistre document, et qui, selon Benjamin, à en croire les propos de lui qu’elle rapporte dans son récit, devait absolument être sauvé parce que, pour lui, ce manuscrit était « plus important que [s]a propre personne. » En lisant le récit de Fittko (le Chemin des Pyrénées, Souvenirs 1940-1941), on a ainsi la nette impression que ce n’est pas tant sa peau que Benjamin cherchait à sauver — il souffrait de problèmes cardiaques sévères et ne parvint qu’à grand peine à gravir le chemin qui devait le conduire à la frontière espagnole, ce qui donne à penser que ces jours étaient comptés — que le contenu de sa sacoche noire, ces papiers divers dont le contenu nous est inconnu. On connaît les raisons de son suicide (le refus des autorités espagnoles de le laisser pénétrer sur le territoire d’où il devait  ensuite gagner Lisbonne). Mais quelque chose s’est joué après sa mort dans sa double disparition : disparition du corps et disparition du texte. Moi, je ne peux m’empêcher de voir une profonde identité entre la disparition de son cadavre et la disparition de cet ultime manuscrit : le cadavre de Benjamin, pourrait-on dire, ce n’était pas sa dépouille mortelle, mais le texte écrit, contenu dans cette lourde sacoche noire, dont nous ne savons rien parce qu’il ne dévoila pas son secret. Multiples morts dont décède qui aura tenté de faire quelque chose de sa vie : mort mortelle, mort post-mortelle, mort plus mort que la mort même. Benjamin ne sera-t-il pas ainsi mort trois fois : une première fois lors de son suicide, une deuxième de la disparition de son corps, une troisième de la disparition de son ultime texte ? Désavantage considérable quand, comme je l’ai fait hier, on le compare à Saint-Simon qui, lui, ne mourut que deux fois : lors de sa mort et lors de la profanation de sa tombe. Combien de fois sommes-nous prêts à mourir pour la vie ? pourrait-on ainsi se demander. Mais je ne suis pas certain que ce soit la meilleure des questions à se poser ou, plutôt, que ce soit la meilleure façon de formuler la question. Les tombes, même vides, mêmes manquantes, sont pleines de secrets.