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Lieux qui élèvent, autres qui rabaissent. Est-ce que, à son tour, un jour, la Normandie sera la victime avide du surtourisme ? J’en doute, mais l’ignorant, dans l’éventuel intervalle, en profite. Comme dans le parc du Château du Tertre, où je sens une puissante énergie, quelque chose de tellurique, si j’ose dire (je ne devrais pas, tant pis), mais aussi une esthétique du paysage ; même les clichés de l’endroit me fascinent, les statues d’Artemis, le temple de la philosophie (qui ne vaut pas, toutefois, celui de Jean-Jacques à Ermenonville ; Ermenonville, ai-je eu raison de l’omettre, hier, sur ma carte de l’esprit de l’Europe ? — c’était un oubli, je le confesse, mais faut-il le réparer ?), quelque chose circule dans le vent, le pays qui s’étend au loin, les manoirs, les vaches, l’espace qui semble à la fois intime et infini. Dans la page wikipédia consacrée au château, il y a une phrase assassine. On nous raconte que RMDG découvrit la propriété en 1906, laquelle appartenait à ses futurs beaux-parents. Avant d’ajouter : « Séduit par leur fille et par la demeure, il y fit de nombreux séjours et y habita de 1925 à 1940. » Méthodique, je cherche une photographie d’Hélène Foucault, la future Madame Roger Martin du Gard, mais n’en trouve qu’une, elle a alors 43 ans, elle pose aux côtés de son mari, et tous les deux font ce que l’on peut appeler sans trop craindre de se tromper « une drôle de tête ». Aussi, rien qui me permette de juger : est-ce le château ou la châtelaine qui attira le plus notre bon bourgeois ? Les romantiques diront la châtelaine, les pragmatiques, le château, mais nous n’en saurons sans doute jamais rien. Est-ce bien important ? Je pousse les portes, je gravis les murets, je pisse au vent, j’admire les vaches, laisse mon regard se perdre dans le lointain. Tout est léger. Toute une vie se trouve ici, — j’allais dire inviolée, mais ce n’est probablement pas le sujet, et puis, d’autre part, qu’est-ce qui peut être dit inviolé ? Partout où l’être humain a passé, quelque chose a été violé, n’est-ce pas ? Croire cela, ce serait adopter un posture à la mode, mais je ne le veux pas. Parce qu’elle est à la mode, en effet, et que, à défaut de mon pays, je tiens à l’indépendance de mon esprit, et qu’il n’est jamais bon de céder aux facilités de la pensée automatique. Tout ce que je puis dire, n’ayant pas visité le château (des dames y faisaient du théâtre, m’a dit la petite-fille bien âgée du grand écrivain), c’est que ce parc est celui d’un esthète, cela ne fait aucun doute. Et le fait que certains endroits soient délabrés (le fameux temple de la philosophie est dans un état tout aussi avancé que celui de la discipline qui en fut la déesse) ne manque pas d’ajouter au charme de cette incroyable après-midi d’été : il fait doux, la lumière est grise, le vent souffle dans les branches comme il souffle dans nos cheveux, — nous sommes beaux, nous sommes en vie, nous sommes heureux.