18824

Daphné, volets fermés qui, le matin, enfouie sous sa couette et son édredon, pour « accroître l’obscurité », dit-elle, lit son livre à la lampe torche, m’émeut. La mort d’Alain Delon, elle, ne m’émeut pas. Pourtant, j’ai beaucoup pleuré en regardant Rocco e i suoi fratelli, mais il n’y a, pas plus dans son existence que dans son décès, rien de ce qui m’émeut dans ma (vraie) vie : les images, les souvenirs que le jeu de la Dafne m’évoque, la dynamique de l’existence qui circule de génération en génération, et qui est le devenir à l’état le plus pur (tout ce que, soit dit en passant, la gauche française déteste, elle qui feint pourtant d’en épouser la cause). M’émeuvent encore moins les réactions que ce décès suscite ; qu’elles fassent dans l’éloge crasse (« Le cinéma est mort. ») ou la mise à mort post-mortem des défunts (« Il n’était pas si beau que ça », dit le laideron de service, « Et puis, il était d’extrême-droite », ajoute qui ne peut s’empêcher d’arroser l’univers de son jet d’urine), elles me semblent toutes méfaits imbéciles des charognards habituels. Tout cela, c’est l’ordinaire du petit peuple à qui, en échange de son âme, l’on donne des moyens d’expression tout en confisquant le mode d’emploi de l’expression. Tout le monde parle, mais rien n’a de sens, — la voilà, « notre » belle démocratie. Non, le problème du monde n’est pas un problème de système politique, le problème du monde est un problème de système de pensée : toujours se soucier de ce qui est loin de soi, quitte à appeler cette manie, pour lui donner un semblant de crédibilité, quelque peu d’épaisseur, une apparence de cette profondeur dont elle est fondamentalement dénuée, « l’universalisme » (Note en passant : les religions sont universalistes et mutuellement exclusives. Prière de ne réfléchir pas à la question.), et si peu de sa vie à soi, ou bien alors si mal. Car, s’occuper de sa vie à soi, ce n’est pas cet égoïsme narcissique dans lequel se vautrent mes contemporains, — qu’y a-t-il de moins égoïste, de moins narcissique, en effet, que l’amour que je porte à Daphné, que l’amour inconditionnel ? Toutes et tous aiment d’amours conditionnels, d’amours utilitaires, d’amours chronométrées, mesurables sur des échelles extérieures, montées par d’autres, pour qu’ils obéissent, se tiennent tranquilles, d’amours pratiques, d’amours assemblables avec ses semblables, amours communautaires, amours prêtes à se raconter sans une once de pudeur dans les émissions à la télévision, d’amours conditionnées, amours pour des articles de fond sur l’intimité, amours vouées au néant d’où elles n’eussent jamais dû sortir. Dans la Recherche, Marcel n’atteint jamais aux sources de la Vivonne, ce qui donne l’impression au lecteur qu’elles se situent dans un lointain infini. Tout est magnifié, dans l’écriture (comme la maison de Tante Léonie, qui semble immense, à la mesure de l’écart qui sépare la mère de l’enfant et qui n’est pourtant pas très grande), dans la réalité, elles se trouvent à moins de trois-quarts d’heure de marche par un chemin qui passe à travers champ. Nous l’avons de nouveau emprunté, ce matin, pour la dernière fois, cette année, pour la dernière, tout simplement, peut-être. (Catalogue des dernières fois.)