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Larmes d’effroi que verse l’enfant devant cette scène qui ne me parut guère horrifique de l’anime que nous sommes allés voir cette après-midi, au cinéma. Des larmes d’effroi, c’est moi, d’abord, qui eusse dû en verser, hier au soir, cependant que je m’entêtais à regarder jusqu’au bout God Is a Bullet (Le prix de la vengeance), navet d’une dignité quasi métaphysique de Nick Cassavetes, dans lequel un flic part à la recherche de sa fille kidnappée par une secte satanique qui a préalablement tué son ex-femme et son remari, accompagné dans son périple sanguinolent par une repentie de ladite secte aux vertus érotiques non négligeables malgré ses tatouages abondants, avec laquelle d’ailleurs, et ce, non parce que Nick Cassavetes est Nick Cassavetes mais parce que Nick Cassavetes est le fils de John Cassavetes et de Gena Rowland. Après avoir vu ce film, je me disais que, demain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’en dirai le plus grand mal, ne serait-ce qu’au sens où non, décidément, la vertu n’est pas héréditaire, mais quand j’ai vu les moqueries dont Nick et son film avaient déjà fait l’objet dans la rare presse qui s’était intéressé à ce sujet, de façon assez inexplicable, je dois l’avouer, j’ai été peiné, et je me suis fait remarquer qu’il ne serait pas charitable de croasser à mon tour avec les charognards. Ergo je me suis abstenu. Ce qui vaut mieux. Et pourtant, c’était nul. Pourquoi me suis-je infligé une telle expérience esthétique — car, en effet, malgré la nullité, c’était bien une expérience esthétique, désastreuse, certes, mais tout de même ? Cela, absolument, je l’ignore. La flemme n’explique pas tout, quand même ce serait une phénoménale puissance d’inertie. Peut-être que, en de certaines circonstances, quand tous les clichés s’accumulent, quand rien n’est épargné au spectateur, de l’idée directrice à la bande-son, la nullité parvient à fasciner au plus haut point, j’entends : peut-être plus haut encore que le génie, peut-être plus haut encore que le sublime, peut-être plus haut encore que le plus haut. Ce qui m’a le plus fait de peine, outre les larmes de Daphné, c’est que, non, Anzu, chat-fantôme n’était pas un bon film, même un très mauvais, et qu’il était bien dommage, en vérité, de gâcher une journée d’été pour cela, si peu, se faire du mal pour cela, presque rien. À la surface du lait cru, quand on le fait bouillir, se forme pellicule semblable, par certains aspects, à de la peau, et comme cet épiderme de lait, se forme à la surface du néant, quand on s’acharne à vouloir en faire quelque chose, une membrane, la matière même dont on fait les mauvaises œuvres, qui sont des œuvres, ou quasi des œuvres, mais ratées, nulles, et — exprimé en termes de moralité — des sortes de honte de l’humanité. Que l’humanité, toutefois, n’en ait pas honte — parce qu’elle les fait ces œuvres, parce qu’elle contemple ces œuvres, parce qu’elle les juge ces œuvres au lieu de simplement les laisser à leur néant originel —, qu’est-ce que cela signifie ? Que nous compatissons ? Que nous sommes nous-mêmes de la matière dont on fait les navets ? Que nous sommes faillibles, fragiles, décevants, bêtes à bâiller d’ennui tant qu’à mourir ? Que nous n’avons jamais que ce que nous méritons ? Dans la salle, j’ai protégé de mon mieux l’enfant effrayée. Et puis, après que nous fûmes sortis, je la pris dans mes bras et lui achetai la glace que je lui avais promise avant d’y entrer. Demain, le TGV sera à destination de Marseille-St-Charles parce que, mais vraiment, personne n’est parfait.