La vérité, n’est-ce pas que nous sommes bien trop déterminés ? Il faut choisir, s’établir, préférer ceci à cela, être ceci plutôt que cela, choisir un métier, adopter un mode de vie, élire un domicile, — mais pourquoi ? Il y a les gens qui ne sortent jamais de chez eux, et puis ceux qui, une fois mis quelque part, ne savent plus où aller, ceux qui professent de n’être jamais où ils sont, toujours en partance, sortes de bougeurs impénitents, ceux qui sont ancrés, entés, enracinés, les autres qui sont hantés, obsédés, visités par leurs visites faites aux visites passées, les voyageurs, les trotteurs, les resteurs, les parteurs, les ailleurs, les voleurs, les navigateurs, et puis tous ensemble qui cherchent une croix pour faire un chemin. Mais tous, donc, en cela, ne te semblent-il pas très étranges, ou trop peu (le dire ainsi vaut mieux) ? Être ou chose, on cherche un lieu qui donne forme à la vérité : un espace clos, délimité. Mais qui peut bien en avoir besoin ? Qui peut bien s’enfermer à ce point ? Se replier sur le point ? Même dans la rotondité du tour (détour et retour sont une seule et même forme de déplacement), on quête en vain la translation, — la vérité : c’est un mythe. Je dis une chose, tu dis son contraire, nous paraissons ne pas nous comprendre, mais est-ce le cas ? Tour, détour, retour, alentour : se hument ici (ie. à Marseille) des senteurs uniques. Tout est laid quand on l’aborde d’une certaine façon, mais pour la beauté, c’est une autre question. Est-ce pour cette raison que l’idée de Wittgenstein d’après qui « C’est beau » n’est qu’une interjection m’a toujours paru douteusement absurde ? Un peu trop de mépris, — non, pas de mépris, — mais alors quoi ? — peut-être un désir d’aller au plus profond des choses lequel se méprendrait toutefois et sur le désir et sur la nature des choses, — ah oui, tu crois ? — sinon, je ne le dirais pas, — soit. Fenêtre ouverte sur un espace qu’elle détermine par son cadre, c’est devant que je me trouve pour écrire. Je cherche le point borgne où s’enfuirait la perspective, — en vain : il y en aurait tant. Je ne pense pas assez, me dis-je soudain, je n’écris pas assez. Mais ce journal, n’est-il pas penser, n’est-il pas écrire ? Gardons-nous de répondre. Couru sur la Corniche ce matin. Combien d’années depuis la dernière fois ? Deux, je crois. J’étais là, j’étais bien, j’étais noyé dans le bleu où je respirais parfaitement, j’avais mon souffle, j’avais ma vie, je suivais une route déjà tracée avec des pas déplacés. 1 2 1234. Quelque chose comme ça. Rythme. Ensuite, la plage : les enfants qui courent en inondant de sable le monde autour, les vieux Marseillais qui commentent l’éternité, les femmes noyées sous leur burkini, et celles qui sensibilisent aux violences sexuelles et sexistes, en français et en anglais, tout un univers qui, dans son microcosme, hésite entre l’ineptie et la profondeur, le génie et la débilité, des trous entre les corps où l’on s’imagine pouvoir respirer, une fois sur deux au moins, les phrases qu’on ferait mieux avec les mains, les gestes qu’on n’arrive pas à taire, la montée et la descente, et le chemin qui, quel que soit le sens par où on le prenne, est un, et le même. Alea.