Est-ce que ça va moins bien quand ça va mieux ou l’inverse ? Hier, ironie de la gestion informatisée de l’existence par la semi-conscience de nos applications embarquées, j’ai reçu un message de mon téléphone m’alertant que, en moyenne, la distance totale parcourue par ma personne avait diminué ces 5 derniers jours, soit le temps, en effet, que j’ai passé vautré sur un matelas ou un autre parce que j’étais épuisé par cette espèce de virus contracté à Marseille ou en route pour, et c’est à peu près cela, la vie moderne : être observé en permanence par une machine qui ne comprend rien à la vie mais exprime à son sujet des milliards de vérités insignifiantes parce que systématiquement à côté de la réalité, non pas en désaccord ou en contradiction avec elle, non, simplement pas dans le ton, simplement sans aucune justesse. Et cela, n’est-ce pas une métaphore de notre vie en commun ? En permanence, nous sommes scrutés et, de cette scrutation permanente, on nous informe tout en inférant un certain nombre de données et de théories de ces données avec lesquelles données et lesquelles théories on entend organiser la vie sociale de la façon la plus cohérente, la plus rationnelle qui soit, et c’est vrai que cette organisation a l’air cohérente et rationnelle, et c’est sans doute vrai qu’elle l’est, mais elle n’est pas juste, elle ne sonne pas juste, il lui manque une oreille pour percevoir la nuance infime, presque rien mais presque tout, en réalité, qui distingue non pas le faux et le vrai, mais le faux et le juste. « Scrutin », c’est intéressant, je viens de vérifier dans le dictionnaire, est un mot qui date de 1789 (cela, à l’évidence, ne s’invente pas), et qui a pour étymologie le bas latin scrutinium, qui désigne l’action de fouiller, d’examiner. Le scrutin est donc moins la liberté donnée aux voix de s’exprimer (dans le but d’obtenir l’harmonie d’un choral) que la règlementation de leur examen, c’est-à-dire leur fouille en règle. La passion avec laquelle les êtres humains s’adonnent à la chose politique semble confirmer la vieille affirmation d’Aristote selon laquelle l’être humain est par nature un animal politique, mais je n’y crois pas, ou est-ce que je ne suis pas, moi, un être humain ? Pour une bonne partie, la vie sociale, dont G. vient de m’adresser un premier essai de maquette de couverture, repose sur une telle hypothèse. Et peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles personne (ou presque) n’a jamais rien compris à ce livre. Mais un livre, qu’est-ce que c’est, aujourd’hui ? Un support de communication, guère plus. Moi, je ne pourrais pas écrire un livre qui s’intitulerait Les derniers jours du Parti socialiste, non que je n’en sois pas capable, peut-être ne le suis-je pas, je n’en sais rien, comme je n’ai jamais ouvert le moindre livre de son auteur, je ne puis pas me prononcer à ce sujet, c’est que l’idée même d’écrire un livre qui porte un tel titre me paraît inconcevable, comme si l’on passait ainsi complètement à côté de ce que peut, à supposer qu’elle puisse quelque chose, ce dont je ne suis pas certain, l’écriture, un titre comme cela, ou comme Regarde les lumières mon amour ou Soumission, et j’en omets, je ne peux tout de même pas citer la masse écrasante de tous les livres que l’on commet chaque année, parce que tous ces livres, qui semblent pourtant différents les uns des autres, tous ces livres sont un seul et même livre, l’immense majorité des livres ne sont qu’un seul et même livre, un titre comme cela est une collection de fautes, faute de goût, faute morale, faute politique, etc., qui arrête l’écriture à sa pure présence dans le temps présent, la condamne à l’immédiateté. Immédiate, l’écriture est comme la machine qui enregistre des données et en livre une synthèse tous les cinq jours qu’elle prend pour une tendance : les faits semblent là, mais on n’y comprend rien. Or, n’y comprenant rien, les faits se dissipent et finissent par disparaître. On continue d’écrire, oui, comme un poulet sans tête continue de courir un certain temps encore après qu’on la lui a ôtée. (Et la machine, impassible, collectera ses données.)