Quelque chose, rien, — j’aimerais croire qu’il y une frontière nette entre les deux, une frontière de nature (comme quand on pose la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », comme si « quelque chose » et « rien » s’excluaient mutuellement, comme si c’était ou bien l’un ou bien l’autre, comme si l’on pouvait choisir, comme s’il fallait choisir, et je ne dis même pas qu’il y a du rien dans le quelque chose et du quelque chose dans le rien, comme quand on dit qu’il y a du mal dans le bien et du bien dans le mal, non, je ne dis pas cela, je ne dis pas quelque chose, je ne dis rien), mais je n’y crois pas. Je ne sais pas si je suis encore trop fatigué pour quelque chose ou si, au fond, je ne suis bon à rien, je suis là, c’est vrai, mais est-ce quelque chose ou rien ? Je suis sorti marcher quelques kilomètres, aujourd’hui, et cela m’a fait du bien. Au début, un orage est tombé, et cela m’a un peu agacé. Je n’avais rien contre l’orage, au contraire, j’aime l’orage, mais contre la météo qui n’avait pas annoncé de pluie. Mais, très vite, j’ai pensé que c’était bien. Je me suis abrité, et j’ai regardé la pluie tomber, les gens sous la pluie qui tombe, et puis la pluie cesser de tomber, et les gens sous la pluie qui ne tombe plus. Ensuite, je suis allé à la grande librairie du boulevard Saint-Michel, où j’ai passé un certain temps sans pour autant n’acheter aucun livre, mais où j’ai eu le temps de penser, d’essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées, enfin, je crois que j’y suis parvenu, sinon, en serais-je sorti sans un livre ? Cette nuit, m’a dit Nelly, ce matin, Nelly a rêvé que je montais dans un camion et que je la quittais. J’ai songé que c’était un gros camion, du genre de plusieurs dizaines de tonnes, mais c’est l’idée que je me suis fait de la scène, pas la sienne. C’est assez difficile, en vérité, de vivre dans les rêves de quelqu’un, parce que, je crois, on y est un peu trop soi-même. Non que je veuille quitter Nelly, non, ce n’est pas cela, et surtout pas en prenant la fuite dans un poids-lourd au côté d’un routier, non, ce n’est pas cela, mais je vois bien dans son rêve qui je suis, en vérité, quelle personne médiocre je fais, dans la réalité. J’aimerais bien être meilleur, et cette phrase, à elle seule, fait voir toute la distance qui me sépare de ce meilleur. Est-ce pour cette raison que je ne veux pas croire à la différence de nature qui sépare le rien de quelque chose, — pour me laisser croire que je puis y arriver ? Après tout, qui sait ?