Nous aimerions croire, histoire de satisfaire nos certitudes rationalistes, que ce monde est une parodie, mais une parodie de quoi ? Qu’est-ce qui, dans la réalité, pourrait bien mériter de tels sarcasmes ? Fouillant nos raisons jusqu’à la moelle, nous trouvons la réponse : rien. Nos sarcasmes, sans même en avoir conscience — les certitudes aveuglent —, c’est contre nous-mêmes que nous les dirigeons, nous-mêmes que nous humilions par l’usage désordonné (je veux dire : imbécile) que nous faisons de nos facultés. Et la réunion des choses que nous baptisons société n’est une farce que parce que nous nous moquons innocemment de nous-mêmes. « On ne peut rien reprocher aux imbéciles, dit-on, ils croient faire le bien », mais n’est-ce pas la plus blâmable de nos actions ? Le bien postiche, factice, dont on reconnaît la fausseté mais dont on se satisfait parce que, eh bien, parce qu’on ne sait pas faire mieux, parce qu’on n’a pas la force, parce que tout apparaît tellement fatigant — fastidieux — à qui vit dans un monde où tout a déjà eu lieu, tout a déjà été fait. C’est la raison fatiguée qui aura imposé cette croyance, la raison grasse, repue d’elle-même, confite dans sa confiance : puisque tout a déjà été fait, point n’est besoin de se fatiguer, on peut continuer. Pour la conscience rationaliste, l’histoire peut toujours être prédite, mais à rebours. « Il était prévisible que… », affirme l’esprit que des siècles séparent de son objet. Et servi de tant de positif, comment ne finirait-il pas rassis ? Si tout est prévisible, en effet, à quoi bon prévoir ? Le regard en arrière le confirme : il n’y a rien qui ressemble tant à hier que demain. L’histoire, cette scène sur laquelle se joue la pièce des conservateurs contre les progressistes, se déroule d’elle-même, selon une logique parfaite, automatique. Quelle raison ne succomberait-elle pas à une telle raison, au poids d’une telle raison ? Peu importe les êtres, dit-elle, l’œuvre se fait. Ainsi, oublie-t-on les gens pour ne plus retenir que des formes qui deviennent de plus en abstraites, si abstraites que toute forme s’efface ; sans plus ni être ni forme, ne subsistent dès lors que des idées et personne pour les penser. N’est-ce pas l’impasse dans laquelle, in fine, l’humanisme vient toujours s’engouffrer ? Des sentiments si bons que personne ne les éprouvera jamais. De là au ressentiment, combien de pas ? Trottine. Temps d’automne, enfin. Que j’aime de mieux en mieux. Après la pluie de ce matin, je suis allé courir. Et puis, j’ai composé trois aphorismes pour les éclaircies qui, donc, en quelque sorte, s’écrivent sans moi. Ou, peut-être, sont si profondément inscrites en moi qu’elles brillent sans que j’y pense, se rappellent à moi plutôt que je ne les appelle. Dans le cahier à spirale où, depuis des années, je note ces éclaircies (je ne saurais dater exactement depuis quand, mais j’ai commencé après habitacles dont, plus que la suite, elles devaient être, pour ainsi dire, la généralisation), je suis parvenu à cette page où Daphné, encore toute petite, avait tracé de son écriture maladroite les lettres que je déchiffre comme suit : P M N R I O L N O L R. Et ainsi, ce texte se sera étendu dans le temps, écrit à quatre mains dont aucune, sans doute, ne savait très bien ce qu’elle faisait.