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Hier au soir, je me suis endormi avec l’idée très claire que je n’avais pas envie de vivre les années qui viennent. Et, ce matin, je me suis réveillé inanimé du même sentiment. Or, cela pose problème parce que, sans rire, mourir mis à part, je ne sais pas très bien ce que je pourrais faire des années qui viennent, si ce n’est les vivre. Ce que je veux dire, le voici : je sais très bien ce qu’il va se passer durant les années qui viennent — dans le désordre, je vais avoir cinquante ans, mon père va mourir, je n’écrirai pas un livre qui me permettra de vivre de mon écriture — et de cela, je ne veux pas. Cinquante ans, c’est détestable moins en tant que date anniversaire qu’à titre de comparaison : les cinquante ans de mon père furent l’occasion d’une grande fête qui réunit famille et amis et moi, pour mes cinquante ans, il n’y aura personne. C’était maman qui avait organisé l’anniversaire de mon père et sa mort aura marqué la fin de la famille parce qu’une famille, bien souvent, ce n’est pas un ensemble d’individus reliés entre eux par les liens du sang, c’est un être, qui est une architecture, qui est la vie. Ces idées détestables, je sais bien que c’est l’approche de mon anniversaire qui en cause la pensée, mais le fait est que la vie peut être prédite et cette prédictibilité de la vie la rend invivable. Pourtant, toute la science et tout le désirable dans notre société hyper-moderne, n’est-ce pas de prédire ce qu’il va arriver ? Une discipline qui ne fait pas de prédiction, dit-on, n’est pas une science. Et les prédictions, c’est la mort. Je sais qui a raison — ce n’est pas moi — : je suis trop gros, je ne gagne pas assez d’argent. Mais, si j’étais moins gros et si je gagnais plus d’argent —, la vie serait-elle meilleure ? Peut-être, peut-être pas, qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je sais, c’est ce que j’ai dit : la mort certaine, la vieillesse, la vie qui va continuer comme elle a commencé d’aller, et l’ennui, terrible, j’aimerais dire « mortel », mais non, même pas, ce n’est pas vrai, l’ennui n’est pas mortel, il est tout le contraire, il est vivant, terriblement vivant. Pourtant, je suis allé courir ce matin, encore que quelque chose me disait de ne pas y aller pour abréger mes souffrances, toute activité physique prolongeant inutilement un processus qui, à mesure que les années passent, a de moins en moins de sens, mais je l’ai fait quand même, pas comme une machine, non, comme un organisme qui vit, un peu comme un poulet qui continue de courir après qu’on lui a coupé la tête. J’ai déjà employé cette image (pas très originale, pas très élégante, pas très intelligente) la semaine dernière. Ce qu’elle dit de la réalité, je n’en sais rien ; ce qu’elle dit de moi, mieux vaut ne pas trop insister là-dessus. Tout ce qui va être, je n’ai pas envie que cela soit, et il n’est pas en mon pouvoir de faire que cela ne soit pas. Dans le cahier à spirale, je copie une phrase pour les éclaircies qui m’est venue malgré mon sentiment et puis, après l’avoir écrite, je reviens ici pour noter ceci : S’il y avait du sens, c’est maintenant qu’il se manifesterait. Je marque une pause, attends quelques instants ; — non, rien.