Qu’on s’imagine m’intéresser avec ce que l’on me répute comme intéressant me semble extravagant. Et pourtant, c’est bien cela qui intéresse les gens, n’est-ce pas ? Sinon, les gens, n’étant pas intéressés par ce qu’on leur répute comme intéressant, réclameraient de l’intéressant ou, à défaut, inventeraient de l’intéressant, de l’intéressant et, ainsi de l’intérêt. N’est-ce pas le sens même de l’existence ? Parfois, il m’arrive de penser que si, malgré l’absence de succès qui est la mienne (et exactement comme l’usurier de l’autre jour au téléphone, je dis cela « sans jugement de valeur »), j’écris quand même, c’est parce que rien de ce qui est écrit par ailleurs, c’est-à-dire : par d’autres que moi, rien ne répond aux exigences qui sont pour moi celles de l’écriture, — la clarté, l’imagination, l’invention, la recherche, l’originalité, etc. À R. qui me parle de ma « ligne claire » (c’est Gérard Guégan qui avait employé cette expression à propos, ce me semble, de mes habitacles), je réponds que je n’ai que peu de goût pour la bande dessinée et que ma clarté à moi, si je puis m’exprimer ainsi parce qu’elle n’est pas à moi, cette clarté, on va le voir à l’instant, ma clarté à moi vient de la philosophie analytique (Frege, Russell, Carnap, Quine, etc.), d’une certaine disposition de l’esprit viennois (Kraus, Wittgenstein, Musil, etc., à laquelle Adorno n’est pas étranger, par ailleurs). Je fais cette généalogie parce qu’elle ne me semble pas bien comprise. À l’époque où j’ai publié ma trilogie chez Actes Sud, les critiques mettaient l’accent sur l’influence de Borges, et c’est vrai que c’est ce qui était apparent (il était mentionné plus que d’autres, avec Vila-Matas), mais elle était presque circonstancielle, conjoncturelle, pour employer cette métaphore grossière, alors que l’importance de la généalogie dont je viens de dire quelques mots est bien plus profonde. C’est cette incompréhension, notamment, qui m’a conduit à écrire la vie sociale (j’avais explicité cette motivation quand j’ai demandé la bourse au CNL, bourse que j’ai obtenue mais touchée seulement aux deux tiers pour cause de retard à la publication), et l’ironie du sort a voulu que l’incompréhension fût encore plus grande parce que personne, à commencer par l’éditrice de la trilogie dont je viens de parler, personne n’a voulu publier ce livre. En relisant tout est de l’art ces deux derniers jours, je me suis rendu compte qu’il était souvent question de folie. Pas directement, même pas toujours nominalement, mais par glissement, une folie bien particulière, une folie dont je crois pouvoir dire qu’elle élucide : il y a une forme de délire qui n’est pas une forme de confusion, tout doit tendre vers la clarté, l’illumination, laquelle peut coïncider, c’est tout le paradoxe, avec l’annihilation de la conscience. N’y a-t-il pas un instant où la plus grande lucidité se confond avec l’abolition de la conscience ? L’abolition de la conscience n’est-elle pas l’élucidation dernière ? Abolition de la conscience, c’est-à-dire : non pas absence de discernement, confusion, mais grande clarté, manifestation précise des différences, des distinctions, et compréhension supérieure où la conscience cesse de se considérer comme séparée, à part, mais saisit qu’elle est avec l’univers.