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Comment faire entendre une vérité à qui n’en a pas envie ? Cette question s’adresse-t-elle tout d’abord à moi-même ? Tout dépend en quel sens. En quel sens alors ? Dans le film sur Sebald, en fait, j’en ai une conscience de plus en plus nette (le reste consistant, au fond, en témoignages convenus sur ce qui faisait de son vivant la grandeur du grand écrivain décédé, les conventions se substituant toujours, dans ces cas-là, et comme malgré les individus à qui on donne la parole, à quelque propos pertinent que ce soit), ce qui m’a fait la plus forte impression, c’est l’image de sa maison à Norwich (Poringland, en réalité, qui se situe à une douzaine de kilomètres de Norwich) parce que je l’ai trouvée belle, parce que ce n’était pas le lieu de résidence que, dans mon imaginaire, avant de la voir pour de bon, j’aurais associé à Sebald, parce qu’il m’a semblé que c’était déjà un musée, que c’était une maison posthume, par anticipation en quelque sorte, comme si la maison était faite pour recevoir le label « Maison des Illustres » (label qui existe réellement en France, en Angleterre, je ne sais pas). Mais ces réflexions ont moins à voir, je crois, avec Sebald qu’avec moi-même, avec l’idée que je me fais d’une résidence désirable, à défaut d’être possible, l’écart que je constate entre mes désirs et la réalité, mon sens esthétique et les choses telles qu’elles sont, comme elles se trouvent, comme il se trouve que je les trouve. Avant d’écrire cette page, je regardais par la fenêtre et, cependant que je regardais par la fenêtre, un bus s’est arrêté qui a craché un groupe de jeunes touristes (probablement des lycéens ou de étudiants de première année) portant crop-tops et casquettes, les mêmes que ceux que j’avais croisés, un peu plus tôt, dans le cimetière, tirant leurs valises à roulettes derrière eux dans un vacarme digne des cercles les plus abrutissants de l’enfer post-moderne. Ces deux groupes n’étaient pas composés des mêmes individus, mais c’étaient les mêmes, les individus étant interchangeables, le comportement qu’ils adoptent leur tenant lieu de personnalité puisque le monde dans lequel ils vivent les condamne à une forme de mimétisme inconscient fondé sur des principes banals et moralement déplorables. La gloire de Sebald, ainsi — mais ces propos, je le répète porte moins sur Sebald lui-même que sur ma façon de voir le monde, si je puis employer une telle expression sans ridicule —, me semble reposer sur un immense malentendu, ou participer d’une vaste hypocrisie, aussi vaste que notre époque. Parce que, si les livres de Sebald sont connus dans le monde entier, force est de constater qu’ils sont sans effet aucun sur la façon dont les gens vivent réellement leur vie. Et, dès lors, de deux choses l’une : ou bien ce succès est largement surestimé, et l’importance de Sebald étant en vérité insignifiante, ce qui signifie que les écrivains sont insignifiants, ou bien ce succès est réel et la littérature ne sert à rien parce que, quoi que ce soit que les gens lisent, ils se comportent comme d’indécrottables et illettrés sagouins. Des deux branches de cette alternative, je ne sais laquelle choisir parce que, comme toutes les authentiques alternatives, elles sont aussi déprimantes l’une que l’autre. Mais tout cela me permet d’exprimer le malaise que je ressens face à la légende de la gloire littéraire parce que si la littérature est impuissante à rendre le monde meilleur, à quoi sert ce culte des grands écrivains, à quoi servent les monuments qu’on érige en leur honneur, et qu’est-ce qui rendra jamais le monde meilleur ?