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Quarante-sept ans. Ce n’est pas très intéressant ce qu’il se passe dans ma tête en ce moment. Il va falloir qu’il se passe autre chose dans ma tête, quelque chose de plus intéressant, sinon je ne vais pas avoir envie de rester dans ma tête. Et le problème, c’est que je ne sais pas comment, si jamais je le devais, je pourrais sortir de ma tête. Et par « sortir de ma tête », je n’entends pas : « sortir métaphoriquement de ma tête », mais « sortir physiquement de ma tête ». C’est étrange, cette façon de parler : si je sortais de ma tête, où irais-je ? Et puis, qui est ce je qui se tiendrait dans ma tête en ce moment et qui pourrait en sortir, ou sinon en sortir, du moins espérer en sortir, aspirer à en sortir ? Est-ce que le je qui se trouverait dans ma tête pourrait survivre hors de ma tête ? Mais où ? Dans une autre tête ? Dans l’air, comme flottant ? Mais qui serait-il dès lors ce je hors de ma tête ? Serait-ce encore je ou quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre ? Et si je restait le même, ma tête serait-elle encore ma tête, et moi, moi ? Et si ma tête n’était plus ma tête, à qui serait-elle, ma tête ? À un autre ? Mais à qui alors ? Change-t-on de tête comme on change de chaussettes ? À personne ? Mais alors que serait-elle ma tête qui ne serait plus ma tête ? Serait-elle encore seulement une tête ? Faut-il une tête ? Une tête toute seule, cela n’existe pas. Il ne faut pas seulement une tête, mais tout le corps qui va avec. Qu’adviendrait-il de lui, ce corps qu’on dit le mien ? Qu’adviendrait-il de moi ? Et je, où serait-il ? Et qui ? Et pourquoi ? Non, vraiment, il faudrait qu’il se passe quelque chose d’intéressant dans ma tête. Pourquoi ne se passe-t-il rien d’intéressant dans ma tête ? Se passera-t-il un jour quelque chose d’intéressant dans ma tête ? S’est-il déjà passé quelque chose d’intéressant dans ma tête ? Et si j’étais tout simplement trop vieux, périmé, obsolète, dépassé, tout juste bon à mettre au rebut ? Ne suis-je pas déjà trop vieux ? Pour l’instant, par exemple, j’ai encore un an et neuf jours de moins que Walter Benjamin quand il est décédé en 1940 ? Mais l’an prochain ? Ne sera-t-il pas absurde de vivre plus vieux que Walter Benjamin et d’avoir pourtant accompli si peu de choses, si peu écrit, ou alors trop, des imbécilités, comme ce que j’écris en ce moment, sans même vraiment faire le malin, sans chercher réellement à faire le malin, simplement parce qu’il ne se passe rien dans ma tête, et que je le sens bien que ma tête est vide ou pleine d’insignifiantes pensées, des considérations humiliantes pour qui s’en trouve l’auteur ? Oh, je peux dire que c’est la faute de l’époque, et c’est vrai que c’est la faute de l’époque, qui se fait un devoir de massacrer nos pensées, mais est-ce suffisant ? Non, cela n’est pas suffisant. Je viens de taper du poing sur le bureau où j’écris à cause du bruit d’une sirène d’ambulance ou de diable sait quoi qui dérangeait le peu de pensées qui peuvent se tenir dans ma tête en ce moment, mais ce n’était pas le bureau que j’avais envie de casser, c’était le véhicule, c’étaient tous les véhicules qui sillonnent le monde en permanence, et le bruit qu’ils font, envie de casser le monde, envie de casser la civilisation, mais pas cette civilisation-ci, qui n’est qu’une civilisation parmi d’autres civilisations, il y en a déjà eu tellement, nous n’avons pas à nous préoccuper de celle-ci, non mais l’idée même de civilisation, c’est cela qu’il faut détruire. Dans le journal, un titre qui se croit intelligent, mais n’est que de la poudre aux yeux : « La question n’est pas de savoir si notre civilisation va s’effondrer, mais quand », et l’impossibilité pour moi de ne pas me dire que c’est inepte, cette histoire d’effondrement, et me demande : qu’est-ce qui nous excite tant dans ce fantasme d’effondrement ? Est-ce que nous sommes pétrifiés par la vue de notre propre fin, tellement conscients de nous-mêmes que nous ne sommes plus capables de rien ? Et alors, comme quelqu’un qui se serait administré à lui-même un poison qui le rendrait incapable de mouvoir son corps mais demeurerait parfaitement conscient de ce qu’il lui arrive, nous nous regarderions en train de nous faire dévorer sans être capables de réagir et nous penserions en vain : « La question n’est pas de savoir si je vais mourir dévoré, mais quand ». Quel sens cela peut-il bien avoir ? Ou alors, le spectacle de notre fin nous procure-t-il l’ultime jouissance ? Et à qui ne l’aime, on offre l’euthanasie. Ou alors, encore alors, l’effondrement et la civilisation ne sont qu’un seul et même concept, une seule et même conception du monde : nous sommes terrifiés à l’idée de l’effondrement parce que nous sommes obsédés par la civilisation, c’est-à-dire la sauvegarde, la conservation. C’est comme moi qui me lamente qu’il ne se passe rien d’intéressant dans ma tête, mais ce qu’il passe d’intéressant ne se passe dans ma tête, exactement comme les pensées ne sont pas dans la tête. Et dès que je me mets à écrire, il se passe quelque chose d’intéressant, mais ce n’est pas dans ma tête, c’est dans l’écriture. Et quand je dis : « J’aimerais bien écrire un livre sur ceci, un livre sur cela », ne sais-je pas que je me condamne à ne rien faire du tout, à assister au spectacle de mon impuissance, de ma nullité, de ma vacuité, de ma vanité ? Le spécialiste de la civilisation ne parle pas des êtres humains qui vivent, il parle de l’idée qu’il se fait de leurs vies : dans cette idée, des civilisations se suivent les unes les autres, à l’effondrement de l’une succède l’essor d’une autre, et ainsi de suite va le petit train des civilisations, tchou ! tchou ! font les civilisations en passant, et cela forme en effet une histoire parfaitement positive, mais toujours vue a posteriori (note en passant que c’est exactement ce que Panofsky fait dans son essai sur la perspective), qui est totalement vide, absente du monde, car, dans ce schème conceptuel, tout est déjà mort (d’où la niaiserie crasse de la phrase de Valéry) parce que la vie est inconcevable, parce que le présent est inconcevable. Présent non comme contemporain (notion qui nous ramène au regard de l’historien légiste, comme il y a des médecins légistes), mais comme vie, comme potentialité, comme indétermination. Quelle vie s’offre-t-elle à qui passe son temps à se demander quand la mort va venir ? Et que faire quand cette mort viendra pour qu’elle ne soit pas trop douloureuse, pour qu’elle soit douce, gentillette, proprette, sympa, quoi ? Tout est déjà mort pour qui vit ainsi. Tout est déjà mort pour les civilisations. Il faut en finir avec la civilisation. Il faut détruire la civilisation. Ne doivent plus avoir de cité que les êtres vivants, singuliers. Dans ma tête, le brouillard s’est dissipé. Un jour de plus, un jour de moins, quelle différence cela peut-il bien faire ? Je suis en vie.